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Obamania

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How do you explain the Obamania?

By the fact that Bush has become a phobic object. Already, after the diabolical Nixon of Watergate, America had given herself to a child choir that grew peanuts, Jimmy Carter. Bush did in fact much worse than Nixon, he camped himself with delight in the role of “the enemy of mankind”: rejection of the Kyoto Protocols, contempt for international institutions, pre-emptive war policy, the right to torture, the worship of force, chauvinism, etc… Cheney, his vice president, was nicknamed “Darth Vader”. The duo had managed to make of the USA the new “Evil Empire”. For Americans Obama is the equivalent of redemption. Kindness is all over his face. He is a listener. Inclined to consensus, he respects other’s beliefs (”we can disagree without being disagreeable”), he is attached to differences, he appears considerate with the poor and the weak, “everybody is beautiful, everybody is nice.”

Yes, but the fascination for Obama goes beyond the USA, he just became a global phenomenon.

Because the United States remains the only global super power. Bushophobia is widespread over the entire planet; it is now logically reversed into universal Obamania. Obama is the mirror-man of the Universe, “the microcosm- man” as it was called during the Renaissance, the one that represents the world in its diversity, who reconciles within his own person the races and the sexes: he is African, he is American, he is black, he is white, he is a man and yet he is very fashionable, very “mannequin”, almost feminine, he is smooth, he epitomizes “coolness’ itself, he can be sweet and at the same time is able to reveal himself as tough, just the opposite of John McCain, who at times appears handicapped, confused, stiff (almost inelastic), reckless and hotheaded, positing an aggressive masculinity which appears now as simply outdated. Métis and hermaphrodite, who says better?

With Obamania we are beyond the political realm; we now talk about “hope”, we are expecting “miracles” both in the economic and political fields, we compare his “Yes we can” to John Paul II’s “Do not be afraid”.

Obama has indeed cleverly cultivated the image of the Savior and Redeemer of the world, he has promised to “heal” and he assured us “change”. His genius consisted in not to shy away from the “phony” (loufoquerie) and draw without shame or hesitation in the stock of ancient myths, of the oldest beliefs of humanity. And that works for him, even in our age, the age of science and impiety, even when we are supposed to believe that we no longer believe. At the same time, his campaign masterly utilized the latest fads and gadgets of technology. He knowingly played the part of the Messiah, while repeatedly modernizing the role with a Hollywood rhetoric: Obama talks like in a movie.

Currently Obama is the most loved man on the planet. But we know that disappointment is inevitable. Will Obama be able to love and be loved?

This is raw politics. Obama made his political career in Chicago, where blue flowers do not make old bones. Everything indicates that he at least does not take himself for Obama. Who will be his first accomplice? His buddy, another Chicagoan, Rahm Emanuel, he will be the real number two: the political hyper-efficient hit man, someone who doesn’t take prisoners. He will mercilessly operate behind the scenes, while on the stage our Saint John Chrysostom (golden mouth) sings lullabies for us.

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“Vous avez des hauts et des bas ? Alors, vous êtes bipolaire. C’est une maladie, vous en avez pour la vie, ce n’est pas grave, c’est comme le mal de dos, ça se soigne, il y a des pilules juste pour ça.” Voilà ce qu’on entend de plus en plus souvent chez son médecin. À la radio, à la télé, dans un “Guide” qui sera tiré à 1 million d’exemplaires, une propagande massive déferle. Oh ! pas qu’en France : au Brésil par exemple, être bipolaire, c’est tendance. Dans le monde entier, une partie de la bureaucratie sanitaire a entrepris de médicaliser la tristesse, et de faire vendre à tout-va les antidépresseurs, des médicaments parfois utiles, mais d’usage délicat, que seuls des spécialistes devraient pouvoir prescrire. Euphorie obligatoire ! Les pilules du bonheur ! Comme dans les romans de science-fiction. Un coup de pompe – et hop ! on en prend pour la vie. On a pourtant démontré, scientifiquement mais oui, qu’avoir des moments de tristesse est parfaitement normal. 95 % des gens connaissent chaque année une moyenne de 6 baisses de l’humeur ou de l’estime de soi. Les 5 % ont bien de la chance ! Mais eux, sont-ils normaux ? Les états d’humeur dépressifs existent chez tout le monde. Si on pose là-dessus un diagnostic clinique de dépression, alors autant dire que la dépression est la maladie du genre humain. C’est  bien possible, mais alors, comment en guérir sans faire disparaître l’homme, et la femme par dessus le marché ? Certains rêvent d’ailleurs que la biotechnologie nous donnera demain une humanité unisexe, avec sourire figé sur le visage. Et surtout, qu’ils ne se parlent plus ! Ça ne fait que des malentendus. Les hauts fonctionnaires enfiévrés par la chasse mondiale à la dépression ne savent pas ce qu’ils font. Leur discours cherche à s’insinuer au tréfonds de chacun, et à recouvrir de sa bave nos émotions les plus intimes. Non, pas ça ! C’est l’horreur. En plus, ils haïssent la psychanalyse, c’est logique. Ils rêvent de nous éradiquer. Eh bien, on va voir ce qu’on va voir !”

Paris, le 14 novembre 2007

Paru dans ELLE

Philippe Sollers, Un vrai roman. Mémoires

Sa pléiadisation soucie Sollers. Il se moque de l’Académie, a fait une croix sur le Nobel, qui le lui rend bien, mais entrer de son vivant dans cette belle collection, ça, ça le branche. On y donne parfois les articles sortis au moment de la parution, c’est tendance en matière d’apparat critique : et si mon article était pléiadisé dans la foulée ?

Un vrai roman ? Un classique instantané. C’est un livre merveilleux, et qui se lit d’une traite. Il s’alourdit par instants, semble fléchir, s’effilocher, partir en quenouille – mercis aux proches, poignées de main, petits saluts, clins d’œil, courbettes aux Gallimard, listes multiples, toujours divertissantes d’ailleurs – c’est pour mieux se ressaisir, repartir, rebondir et cavaler, le tout s’épanouissant en Livre de sagesse : Homère, Dante, Shakespeare, etc, the usual bunch, plus Heidegger, la Chine, la Bible … n’en jetez plus.

Sollers en sage, est-ce crédible ? Se disant maintenant fourbu, il se prête “une sorte de savoir absolu” sur les choses du sexe. “Dans mon cas, dit-il avec une précision clinique, il me semble qu’après 55-60 ans, le détachement biologique s’est fait de lui-même”. La chouette de Minerve, on le sait, ne paraît que l’histoire achevée. Est-elle si achevée que cela, cette histoire de Sollers, où il nous introduit ? Leurre, gant jeté aux dames, pour exciter leur curiosité de visiter les ruines d’une splendeur phallique qui fut digne de l’heure fauve où les nymphes se perpétuent. Ce sage commença tôt sa carrière de faune.

L’homme kulturny, comme disent les Russes, percevra d’emblée que nous sommes du côté du lieutenant plutôt que du vicomte. Henry Brulard, non les Mémoires d’Outre-tombe. Même passion amoureuse pour la mère. Le lecteur de L’Âne est-il kulturny ? L’ardent souci où il est des tracas et aléas de l’actualité stimule-t-il chez lui comme chez moi le désir de se ressourcer, se laver, se délasser en relisant nos classiques, et en les célébrant à l’occasion, dans la paix de l’âme et le silence des passions ? Dans l’incertitude, il est plus sûr de citer : “Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements” ; le fameux saut de la mère : “Un soir, comme par quelque hasard on m’avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit”. Ce coquin de Sollers, maintenant, sur les yeux de sa mère : “Je les ai beaucoup regardés de près, en me roulant le plus possible sur elle. J’ai essayé une fois de l’embrasser carrément sur la bouche, mais elle a trouvé ça déplacé, ce qui ne l’a pas empêchée de rire (drôle de rire)”.

Comme Stendhal, peu de Père dans son ciel. Comme lui, il est pseudonyme. Un S. ça siffle. Attention, filles d’ève ! Tous deux sont de l’école “vite et bien“ (devise de Gracian, en exergue du livre). Comment fait-on pour parler La Chartreuse en 52 jours au 33, rue Caumartin, du  4 novembre au 26 décembre 1838 ? Jean Prévost spéculait qu’il fallait d’abord être soi-même devenu un chef d’œuvre. Un vrai roman, c’est Comment je suis devenu un trésor national (et donc pourquoi je mérite dix fois d’entrer dans la Pléiade,  son obsession).

Dans ses Mémoires à lui, Sartre, Prix Nobel pour Les Mots, se vantait de n’avoir pas de surmoi, surmoi dont il avait une notion antique : c’est, croyait-il, celui qui dit non – comme lui précisément, au Prix Nobel, ou Gracq au Prix Goncourt. Sartre ne voyait nulle part son surmoi parce que c’était lui-même. Gracq a l’avantage de le savoir. Il a depuis belle lurette ses deux Pléiade, et vit heureux sur ses terres du Maîne-et-Loire, en trésor national que l’on visite à ce titre, et il veille à être toujours bien avec son sous-préfet. Nul n’a mieux parlé de Stendhal (dans En parlant, en écrivant).

Sollers a un surmoi, un surmoi de dernière génération, lacanien : c’est un surmoi qui dit oui. Ce n’est pas Sollers qui aurait refusé le Nobel ou le Goncourt, soyez-en sûrs. Son surmoi dit “Jouis !“, et Sollers obéit – et comment ! La volonté de jouissance poussée à ce degré-là, un si fort ça, ça vous fait vite une vie de forçat, n’est-ce pas ? Je remarque que la jouissance de tous les grands Fouteurs compulsifs, grands Auteurs-Fouteurs y compris, n’est jamais régie en fait que par un Tout pour la jouissance de l’Autre. Sollers et les femmes, c’est-à-dire, et les putes, et les cuisinières, et les cantatrices, et les vertes, et les pas mûres, et aussi les mûres, et même, en passant, quelques travestis pour pimenter le tout – “J’espère que vous faîtes attention à votre santé ?” lui demande tout à trac Mitterrand, qui avait des oreilles partout – ce n’est pas si loin, en somme, de Montherlant frénétique à cueillir les “couronnes” des petits garçons. D’où, chez l’un comme chez l’autre, un sourd ressentiment qui parfois se débonde, à l’endroit de l’objet tyrannique qui en demande trop : gitons trop bêtes et trop collants pour l’un ; pour l’autre, femmes trop maternantes et folles trop fidèles, deux catégories d’imbaisables (Sollers définit d’ailleurs cette folie comme ”une bêtise portée à son comble”). Sur ce chapitre, Sollers joue Costals aux prises avec Andrée Hacquebaut. Plus personne ne lit Les Jeunes filles, il me semble, et c’est dommage, car Montherlant y est drôle et souvent très vrai, si répétitif et lassant dans sa haine du “féminin”. Donc, l’inverse de Sollers.

Néanmoins, point commun : ce sont tous deux des fils de la mère. Les valeurs du Père les laissent froids. La défense de la patrie ne les fait pas bander, mais débander. Au sens du surmoi “modèle-seconde-topique-1923-état-d’époque-non-révisé-Lacan”, leur surmoi est d’emprunt, ou de pur semblant (un peu comme celui des femmes dont parle l’article séminal de Hanns Sachs que j’ai fait traduire et publié jadis dans Ornicar ? 29, “Sur un motif de la formation du surmoi féminin”). Sartre est d’ailleurs dans le même cas : c’est un fils de la mère, fils unique, le chouchou à sa maman, veuve – même tropisme féminin que Sollers, mais moche ; même égarement charmant – ou plutôt, non : chez Sartre, pas toujours si charmant. Non seulement Sollers ne se cache nullement de s’être fait porter pâle pour couper au service militaire en Algérie (comme François Truffaut d’ailleurs, au même moment, si mon souvenir est bon), mais il décrit avec complaisance et force détails comment il y réussit ; le morceau est d’une drôlerie courtelinesque.

De même, on sait aujourd’hui, par ses lettres à sa grand mère complice, que “la belle guerre“ de Montherlant, chantre de Aux Morts de Verdun, secrétaire général de l’Ossuaire ou quelque chose comme ça, était toute en carton-pâte. Le souci bien compris de sa carrière exigeant  du futur écrivain un passage héroïque au front, il fila vite fait dès qu’il réussit à se faire incruster dans la fesse, gauche ou droite je ne sais plus, quelques menus éclats d’obus – et non sans réclamer et obtenir un certificat en bonne et due forme, pour confondre d’éventuels calomniateurs. Il fit de même plus tard pour une blessure reçue à l’aine alors qu’il toréait en Espagne. Montherlant, un maître des semblants, jouait les durs comme le voulait l’époque, comme Hemingway, lui plus authentique tout de même. Sollers nous épargne ça. Il ne joue pas non plus le guerrier appliqué (il n’apprécie pas beaucoup Paulhan), sinon dans “la guerre du goût”.

Quand il stigmatise la France moisie (il déplore que ce soit son article le plus fameux, mais le republie), c’est, en style tempéré et amusant, et progressiste, et une seule fois, le même sentiment, au fond, que celui que Montherlant exprime en Père noble quand il vitupère inlassablement la médiocrité et la bassesse de ses compatriotes, au nom, tenez-vous bien, de son “expérience de guerre”. Voyez par exemple le recueil Service inutile (apprécié de Camus, autre fils de la mère, et très Père noble), et un peu partout dans sa production. Ses leçons de vertu aux officiers de l’école de guerre en 1933 sont du plus haut comique. Je recommande tout spécialement aux amateurs “La chienne de Colomb-Béchar”, où notre héros, aristo dont la particule est sujette à caution, se rengorge d’être le seul dans l’auberge à refuser toute pitié et pitance à un pauvre animal, que nourrissent, bien sûr, d’affreux “petits-bourgeois” (pouah !). Il s’agit d’une chienne, vous l’avez compris. Sollers, lui, l’eût enfilée – métaphoriquement, s’entend. Lui qui s’affiche perclus de tous les vices n’avoue pourtant aucune zoophilie, on se demande bien pourquoi. Là, Sollers et Montherlant sont aux antipodes. Mais les extrêmes se touchent.

Car, autre point commun, Montherlant dit quelque part quelque chose comme : c’est très bien d’être Saint Vincent de Paul, d’être Casanova, d’être Kant, mais c’est encore mieux d’être tout à tour et Saint Vincent de Paul, et Casanova, et Kant. Mais c’est tout le programme de Sollers, ça, tout au long de son Vrai roman. On lui dit :“Pas ceci et cela à la fois”, il rétorque :“Eh bien si, pourquoi pas ?” C’est l’athlète complet. à Paris : lancer ses filets, tirer les ficelles de la comédie littéraire, prêter son corps à la télé, et à on ne sait qui. à Ré, farniente à l’écart des importuns, douceur de vivre, l’époux, le père, l’amant de sa femme. à Venise, la production. Et puis, toujours, partout, écrire, lire – notamment, chaque jour, le matin, pour l’hygiène de l’esprit, comme on se lave les dents, une lettre de Voltaire, choisie au hasard.

Mais on ne peut être 3, le parisien, le rétais, le vénitien, qu’à être 4. Pour que les 3 tiennent ensemble, il faut le un-en-plus (Lacan), un venu de nulle part, sans foi ni loi, énergumène sans domicile fixe, un Loki ou quelque picaro, qui incarne la fonction joker-trickster de Dumézil. Sollers s’étonne que l’on ne retienne de lui que ce visage-là, alors qu’il en a tant d’autres. Il sait aussi qu’il n’y peut rien : c’est l’œil du public qui choisit votre persona. Il est trickster. Il est d’ailleurs également tricky et tricksy, espiègle et ficelle.

Moi, dans la vie, j’aime ce côté Cadet Rousselle qu’il a. Il ne me serait jamais, jamais, venu à l’idée de lui reprocher, comme certains lourdauds de ses amis, son flirt assez poussé avec Jean-Paul II (encore une de ses conquêtes masculines : Jean-Paul m’aime). Je le trouve au contraire génial dans son rôle de pécheur adoubé par amour par le Saint Père, sans confession ni repentir. Il a reçu la Légion d’honneur des mains de Mitterrand, je l’eusse préféré comte du Pape.

Le récit de l’enfance, de l’adolescence, l’arrivée du chenapan bordelais à Paris, sont des morceaux délicieux. Un enfant couvé par un gynécé, le phallus de ces dames : sa petite maman ; une jolie tante qui l’adule et lui masturbe la saignée du bras des heures durant ; les deux sœurs aînées, godiches mais serviables, qui jouent les petites mamans (Ah ça ! non, dit-il). Un petit môme qui trouve, extasié, le ressort de son ergo sum dans son Je sais lire. Un élève qui ne sait plus très bien si ses maladies innombrables sont authentiques ou feintes. Puis, le voilà Cherubino s’offrant (c’est le verbe qu’il emploie), non à la Comtesses, mais à Susanna, aux bonnes et aux femmes de ménage, qui, je ne vois pas d’autre mot, le lutinent. Fornicateur précoce, il se refuse à frayer avec les puceaux de la classe. étudiant, il est mal réveillé, réussit comme en songe, scribouille comme en rêve, et séduit au premier regard : “j’avais, dit-il, le suffrage à vue”. Le mot est de Casanova, et veut dire qu’il n’a qu’à paraître, et il pleut des femmes. Ce Sollers est très Faublas, et Paysan parvenu, avec quelque chose de Tom Jones, et peut-être aussi de Margot la ravaudeuse.

Peu de Père dans son ciel, ai-je dit. Nous n’avons pas ici un raide, un droit, un Juste. Ce rôle est distribué à BHL, aussi Juif que Sollers est catholique romain (comme disent les Anglais, par exemple, très aimés à Bordeaux et dans la famille Joyaux). Nous avons affaire à un souple, un retors, ondoyant et divers, à une corde qui flotte, ou, plus précisément, à un rond de ficelle. J’ai déjà dit qu’il était ficelle. En topologie, un rond de ficelle est équivalent à une droite, mais seulement si elle est infinie. C’est pourquoi la revue de Sollers s’appelle L’Infini. CQFD.

Un rond de ficelle, ça se tord, ça se tortille dans tous les sens, ça prend toutes les formes – à nous les métamorphoses, mon nom est personne, mon nom est légion – mais enfin, il faut que ça s’attache, sinon ça n’attrape pas grand chose. Un rond de ficelle, c’est une vraie passoire. Sollers en son jeune temps était comme ça, si j’ai bien compris le Vrai roman. Navigation par temps de brume, sans radar. Une jolie poupée, un gigolo, mais payé en caresses, le joli garçon des romans libertins dont les femmes d’expérience savent ouvrir la braguette. D’où nécessité, vitale, de passer au nœud.

Notre antidépresseur national avoue quelques tentations (non tentatives) de suicide. Le salut est du côté femmes. Il faut qu’il fasse nœud avec elles, toutes sortes de nœuds, sans en excepter ceux du mariage, qui sont ici essentiels car, vu les lois en vigueur interdisant la polygamie, ils sélectionnent une femme entre toutes les autres. Mais d’emblée, elles sont deux, lui troisième. Ce sont d’abord sa mère et la sœur aînée de celle-ci. Il y aura ensuite Dominique et Julia. La première a 42 ans quand il devient son amant pour la vie, il n’a pas trente ans. L’autre, lumineuse beauté bulgare (je l’ai vue à l’époque), n’a pas trente ans quand ils se rencontrent, lui à peine plus. Tenant la place de la jeune maman, elle sera le pivot autour de quoi s’enroulera la corde flottante. Si Sollers a ainsi l’inceste à domicile, comme tout un chacun, il prend bien soin d’indiquer qu’à la différence de l’obsessionnel moyen, son épouse, il l’honore. L’amante de ce beau livre, L’étoile des amants, ce serait elle.

Sollers dit peu de Lacan. Il donne néanmoins cette notation précieuse, voyez page 143  : “Ah, Lacan, unique objet de souci, de jalousie et de ressentiment pour les penseurs de ce temps-là… Que pense Lacan ? Que dit Lacan ? Qui peut déstabiliser ou surplomber Lacan ?”. Surtout, la page 250 fait un sort à l’un de ses propos de table, une insigne vacherie macho, frappée à l’antique (bien qu’argotique), et criante de vérité, qui pourrait être de Montherlant : “C’est curieux comme quand une femme cesse d’en être une, elle écrabouille l’homme qui est à ses côtés – pour son bien, évidemment”. Plus loin, Sollers cite Apollinaire : “Je souhaite, dans ma maison,/ Une femme ayant sa raison.” Il l’a trouvée en Julia, raisonnable, si raisonnable (trop raisonnable ? ce n’est pas exclu). Il ne l’a pas lâchée, et il a bien fait, car, lui, sa raison, l’a-t-il bien toute dans sa maison ? Il n’en est pas très sûr. Et si la folle du logis, c’était lui ?

Beaucoup de stade du miroir, tout de même, dans l’enfance (lisez le livre). Personnalité peu œdipienne, c’est le moins que l’on puisse dire (sa devise : Nihil obstat). L’écriture comme Nom-du-Père, un peu à l’instar de Kafka. Un phallus vagabond, de “débauché” (le mot est de lui). Relations : pour les femmes, on a vu, mais il collectionne aussi les conquêtes masculines (en tout bien tout honneur). Ce sont des hommes plus âgés, qu’il admire, qu’il allume : Ponge, Mauriac, Aragon, Breton, Bataille, etc, plus tard Lacan. Il ne dit pas qu’il les aiment (sauf, peut-être, Bataille), il se flatte que, eux, ils l’aiment, lui (Lacan m’aime, titre d‘un charmant petit recueil, que j’ai postfacé).

Dans son Vrai roman, et il l’avait déjà fait dans L’Infini, il affiche leurs dédicaces comme autant de certificats, non de bonne conduite, mais d’affection de leur part, et il les tance aussitôt. Lacan lui met-il gentiment “On n’est pas si seul, somme toute”, que Sollers prend le contre-pied, du genre :“Pas du tout, il se trompe, justement, on est seul, tout seul, etc”. Bref, il se pare de ces témoignages d’intérêt, mais tient à faire savoir en même temps qu’il n’en est pas dupe, qu’il n’a pas besoin d’un papa, qu’il est un grand garçon. Il sait très bien qu’il ne l’est pas (il le dit ailleurs dans le livre), qu’il est Cherubino pour la vie, et que c’est pour ça qu’on l’adore (moi y compris).

De même, assidu au Séminaire, il trouve Lacan faible sur Sade et sur Joyce. Et puis, dit-il, Lacan écrit mal. Là, il tire un peu sur la ficelle, si je puis dire. Lacan n’écrit pas comme Sollers, c’est sûr, et c’est bien naturel : Sollers est un rond de ficelle (c’est l’hypothèse), Lacan un nœud borroméen à on ne sait combien de ronds.

La femme maternante et la casse-couilles, Sollers les a en horreur, et ses petits couplets énervés sur Elsa et Beauvoir sont à mourir de rire, mais il supporte l’homme paternant, voire il le sollicite, à condition, bien sûr, de pouvoir lui faire des pieds de nez dans le dos. Quant au casse-couilles, si c’est un homme qui le manie, il supporte ça très bien, et très longtemps. François Wahl fut son mentor vingt ans durant aux éditions du Seuil, dans le style Père noble, ou Grand Frère, greffé sur le polisson comme la conscience morale lui faisant évidemment défaut. Il n’est pas nommé dans le livre. Je ne doute pas que Sollers ait commencé à respirer mieux, une fois quittée la rue Jacob pour la rue Sébastien-Bottin, et qu’il se soit épanoui dans sa relation toute différente à Teresa Cremisi, italienne, et surtout à Antoine Gallimard, son cadet. J’ai d’ailleurs croisé Antoine à la même époque, quand je voulais moi aussi échapper à l’emprise un peu étouffante de François.

Au fait, cher Antoine, veuillez excuser cette manière de lettre ouverte, mais, dîtes-moi, vous n’allez tout de même pas nous mettre Le Clézio et Modiano en Pléiade avant Sollers ? Personne ne comprendrait. Pour le meilleur et pour le pire, c’est en Sollers que notre génération se reconnaît. On sait bien dans votre maison, connue pour son exquis “discernement acoustique”, qu’il n’est personne qui joue de la langue française avec un toucher plus délicat. Sollers n’aime pas Gide, ni, en bon romain, les protestants d’une manière générale,  mais moi, oui, et pour moi, Sollers, c’est notre Gide. Vous n’allez pas manquer ça. — Paris,le 25 octobre 2007

Ce texte est paru dans le magazine Le Point, du 3 juillet 2007, précédé de la présentation suivante : “C’est une bombe à retardement que les psychanalystes pensaient avoir désamorcée. Il y a cinq ans, la profession s’était élevée contre l’amendement déposé par le député UMP Bernard Accoyer qui voulait réglementer la psychothérapie. La loi sur le titre de psychothérapeute n ne fut jamais appliquée faute d’un décret. Or, dans le courant du mois, le Conseil d’Etat devrait remettre en selle ce décret. L’arrêté qui doit suivre provoque la colère des psys. L’un des plus éminents prend la plume dans les colonnes du Point.

Le « psy » est devenu pour les Français un personnage familier. Non pas que l’on sache toujours précisément ce qui distingue le psychanalyste et le psychothérapeute, le psychiatre qui donne des médicaments et le psychologue qui n’en donne pas. Dans l’opinion publique, le psy, c’est d’abord quelqu’un qui vous écoute.

C’est quelqu’un à qui se confier, à qui se fier, devant qui se livrer en toute liberté. Quelqu’un qui aide la souffrance (ou l’énigme) qui vous habite à s’exprimer et à se mettre en mots. Quelqu’un qui vous reçoit en tant que vous êtes un être à part, une exception, valant par elle-même, pas n’importe qui, pas un numéro, pas un exemplaire de votre classe d’âge ou de votre classe sociale. Dans un monde où chacun sent bien qu’il est désormais jetable,  la rencontre avec le psy reste une clairière, une enclave intime, on peut même dire une oasis spirituelle.

Devant l’ampleur de ce phénomène de société, les grandes institutions et les grandes entreprises ont voulu avoir leurs psys. Mais le public ne s’y trompe pas ; il sait bien quand le psy sert d’abord les intérêts d’un maître et quand il est d’abord au service de celui qui lui parle.

Eh bien, ce monde est menacé de finir. Sachez que, dans les profondeurs de l’État, des officines obscures travaillent d’arrache-pied à la mise au point d’un prototype encore secret, destiné à mettre progressivement au rancart les psys d’antan : et le psy qui, au nom de son autonomie professionnelle, résiste à sa hiérarchie ; et le psy génial, ne devant sa clientèle qu’au bouche à oreille ; et le psy libéral, qui ne doit de comptes qu’à son analysant. Les psys à la poubelle ! Place au techno-psy !

Le techno-psy n’aura pas pour fonction d’accueillir chacun dans la singularité de son désir : quelle perte de temps ! quel mauvais ratio coût-profit ! et puis, guérir avec des mots, c’est de la sorcellerie  ! Non, le techno-psy n’écoute pas, il compte, il étalonne, il compare. Il observe des comportements, il évalue des troubles, il repère des déficits. Autonomie zéro : il obéit à des protocoles, fait ce qu’on lui dit, recueille des données, les livre à des équipes de recherche. Les appareils de l’État sont là dès les premiers pas de sa formation, et il leur restera soumis au fil du temps par des évaluations périodiques. La vérité est que le techno-psy n’est pas un psy : c’est un agent de contrôle social total, lui-même sous surveillance constante.

Je sais : on croirait de la science-fiction. Même Staline n’a pas osé ça. Encore plus fort que la Stasi : elle posait des micros, là on vous branche directement un technicien sur le cerveau. C’est pourtant à quoi tend très précisément le texte de l’arrêté qu’un conclave de fonctionnaires de la Santé et de l’Enseignement supérieur se vante dans Paris de faire signer par leurs ministres, dans la moiteur du mois d’août.

Ce beau projet repose sur un tour de passe-passe. Il ne suffit pas de programmer la mort du peuple psy : pour que rien n’en subsiste, il faut encore le dépouiller de son nom. Techno-psy, je te baptise… psychothérapeute ! Dès que le Conseil d’État aura adopté le décret d’application de la loi sur le titre de psychothérapeute, les masques tomberont : par simple arrêté ministériel, ce sera l’An I de l’ère du techno-psy.

On songe à Brecht : le gouvernement, mécontent du peuple, décide de le dissoudre et d’en élire un autre. Ou encore à Lewis Caroll : « La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. » – « La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »

Le pire pourtant n’est pas sûr. Il m’étonnerait que Roselyne Bachelot, que Valérie Pécresse, veuillent attacher leurs noms à cette infamie. Et puis, il y a aussi cette jeune femme qui a témoigné publiquement de ce qu’elle devait à la psychanalyse. Devenue la « Reine de coeur » de ce pays, elle ne dira pas : « La psychanalyse ? Qu’on lui coupe la tête ! ».

Article paru en première page du Monde, dans l’édition du 30 Octobre 2003

LA PRATIQUE des psychothérapies est passée voici un demi-siècle à une échelle de masse. Elle a progressé sans être aucunement organisée par l’Etat. Elle n’a jusqu’à présent provoqué aucun désastre qui soit de loin comparable à celui de la canicule. On a pu constater, lors des Etats généraux de la psychiatrie, en juin (Le Monde du 6 juin), qu’une demande de psychothérapie se manifeste massivement en France dès qu’elle en a l’occasion.

Voici que, le 14 octobre, en fin de journée, l’Assemblée vote à l’unanimité, gauche et droite confondues, un amendement conférant au ministre chargé de la santé le pouvoir de fixer par décret les différentes catégories de psychothérapie et les conditions de l’exercice professionnel. En l’absence de tout débat public sur la question, il n’est pas sûr que la représentation nationale ait mesuré toutes les conséquences de ce texte bref.

Bernard Accoyer (vice-président du groupe UMP de l’Assemblée ), le promoteur de cet amendement, dit avoir découvert l’an dernier, par hasard, sur l’indication d’un correspondant, l’existence d’un inquiétant « vide juridique », qui menacerait la sécurité du public. Il a entrepris de le combler.

Nous ne disons pas que M. Accoyer a découvert la Lune. Néanmoins, s’il avait été aisé d’introduire dans le domaine des psychothérapies la licentia docendi (la permission d’enseigner) et le monopole universitaire, on peut penser que cela aurait été chose faite depuis longtemps.

Si cela n’a pas été le cas, il faut croire que certains obstacles existaient. Ces obstacles, il convient d’abord de les identifier avant de savoir s’ils peuvent être levés, et à quelles conditions, pour autant que cela apparaîtrait souhaitable.

La nature même de l’action psychothérapeutique se prête mal à la collation universitaire des grades.

Parmi les psychothérapies, la plupart de celles qui opèrent par la parole et l’écoute procèdent de la psychanalyse (et celle-ci, selon Michel Foucault, de la pratique de la confession). Or, depuis l’origine, c’est un fait que les conceptions diffèrent sur les paramètres du traitement psychanalytique comme sur les facteurs qui concourent à son efficacité. La nature exacte de l’ « inconscient » est controversée. Freud lui-même a plusieurs fois changé de conception. Les courants se sont multipliés, et longtemps combattus. On note maintenant une certaine tendance à l’apaisement, mais aussi à la fragmentation. Le développement de la discipline s’est donc poursuivi depuis un siècle hors de l’Université, et elle est profondément antipathique à l’idéal universitaire traditionnel, ce d’autant plus qu’il est exigé que le praticien soit lui-même passé comme patient par une analyse, soumise à tous les aléas d’une relation interpersonnelle, confidentielle par nature. L’Etat dans sa sagesse s’était donc gardé de légiférer à son propos, en dépit des tentations qui revenaient périodiquement de « combler un vide ».

Qu’est-ce qui a changé ? D’abord, à côté de la psychanalyse proprement dite, pratique rare et exigeante, la demande sociale a fait naître nombre d’ersatz et de contrefaçons ; le public exige maintenant la protection du consommateur.

Dans le même temps, la médecine, éclairée par la science, est sortie décidément de l’empirisme et a connu des progrès sensationnels, qui expliquent que l’on songe à faire bénéficier la psychanalyse d’approches nouvelles : codification des pratiques, évaluation chiffrée des résultats, établissement de séries statistiques, élaboration de protocoles, « conférences de consensus », standardisation des « conduites à tenir », « démarche transversale ».

Loin de nous l’idée de décrier la scientifisation de la médecine, qui est un bienfait. Seulement, il se trouve que, à notre avis du moins, les méthodes qui ont fait merveille en cancérologie et en épidémiologie rencontrent des obstacles de structure en psychanalyse.

En effet, si surprenant que cela puisse paraître, en psychanalyse c’est ce que dit le sujet de son symptôme qui constitue le symptôme lui-même. Autrement dit, à la différence du symptôme médical ou psychiatrique, le symptôme au sens analytique n’est pas objectif, et ne peut être apprécié de l’extérieur ; l’évaluation même de la guérison est elle aussi tributaire du témoignage du patient. Nous sommes là à mille lieues de la pratique médicale contemporaine, qui tend de plus en plus à se passer d’interroger le patient pour extraire du corps un ensemble de chiffres. Jusqu’à l’émergence de la psychanalyse, l’objectivisme des meilleurs psychiatres les conduisait d’ailleurs à tenir les femmes hystériques pour des simulatrices, et leurs maladies pour imaginaires.

Si le nom de Freud est resté dans toutes les mémoires, c’est qu’il a été le premier à dépasser les idéaux du scientisme qui l’avait formé, et à reconnaître, dans des termes sinon scientifiques, du moins compatibles avec la science, le réel singulier et invisible qui était présent dans la souffrance de l’hystérique. Quand le docteur Accoyer exerce sa pratique d’ORL, le bouchon de cérumen est là, qui obstrue le conduit auditif, il l’amollit, il l’extrait. Dans les troubles névrotiques, le regard médical ne voit rien.

Les traitements de pure suggestion, où opère le seul ascendant de la « forte personnalité » et qui ne sont pas scientifiques du tout, n’en sont pas pour autant sans efficacité aucune. Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi les haruspices, les astrologues, les Raspoutine ont de tout temps hanté les couloirs du pouvoir. De mauvais esprits soutiennent même que le charisme de l’homme politique, voire du leader religieux, serait du même ordre que celui de ces charlatans.

Dans le traitement psychanalytique au contraire, l’analyste tente de défalquer le facteur de sa personnalité : il amenuise les marques de sa présence, tend à l’impersonnalité, se fait invisible, use rarement de la parole. Selon les écoles, il doit, pour atteindre à la position idéale, penser toujours à ses propres pensées, ou n’y penser jamais. Toujours est-il que l’on s’accorde très généralement à dire qu’il demeure un résidu de ce facteur personnel, et que ce résidu est irréductible. De même, aussi longue et exigeante soit-elle, une analyse dite didactique, celle qui vise à préparer un sujet à exercer la psychanalyse, ne parvient jamais à annuler ce reste. Le sujet scientifique peut prétendre à l’impersonnalité, le sujet analytique ne le peut pas.

L’évaluation de ce facteur – appelons-le le facteur petit a – est très difficile. On n’arrive pas à le chiffrer, pas plus que l’on ne peut « computer » la libido freudienne. Il correspond plutôt à ce que les comptables de l’administration militaire appellent une sortie d’écriture : un cas qui sort du cadre. Si Freud a tant écrit, et constamment renouvelé ses approches, on pourrait dire que c’est précisément parce qu’il voulait désespérément capturer ce petit a dans le discours scientifique, et en faire un objet comme les autres. Puis Lacan vint, qui dut conclure qu’il y avait dans le monde un type d’objet qui n’avait pas été repéré jusqu’alors (au moins en Occident) : il l’appela l’objet petit a.

Du côté de l’analyste, cet objet est le ressort de l’acte analytique ; du côté du patient, c’est le résultat de l’opération. Son évaluation requiert des procédures singulières et évidemment confidentielles. C’est pourquoi la formation des psychanalystes a été traditionnellement assurée depuis Freud en dehors de l’Université, dans des associations, qui garantissent la formation et la pratique de leurs membres.

La plupart de ceux-ci travaillent, ou ont travaillé durant de longues années, dans les institutions publiques ; la très grande majorité a des diplômes universitaires de psychiatre ou de psychologue ; d’autres formations universitaires sont également accueillies ; mais ces formations préalables ne se confondent nullement avec la formation psychanalytique, qui est spécifique. Les associations ont chacune leurs protocoles d’évaluation et d’accréditation, sans cesse contrôlées par des pairs à travers de multiples conférences nationales et internationales.

Ce qui a choqué dans l’épisode présent, qui devra être rapidement surmonté, c’est la trop grande discrétion et la précipitation qui ont marqué l’élaboration et le vote de ce malheureux amendement, et surtout le vocabulaire de l’urgence et de la menace qui a été employé. Ce style d’intimidation n’était pas digne de la représentation nationale, et il n’était pas approprié à une matière qui demande à être traitée avec tact et discernement, avec tout le respect que mérite la douleur psychique, même si elle n’apparaît pas sur les images de l’IRM, avec le respect aussi de ces psychothérapeutes indépendants, sans diplômes parfois, qui gèrent honnêtement un petit charisme personnel, offrant une écoute attentive et modeste à la misère du monde.

Il y a évidemment dans ce domaine des opérateurs très nocifs, qui abusent de la crédulité publique, diffusent des sornettes, prodiguent inconsidérément des promesses de bonheur. Il y a aussi les sectes, dont M. Accoyer se préoccupe légitimement, sans oublier les industriels du « psy-business », qui accumulent des fortunes – mais on peut craindre que ceux-là ne soient des intouchables.

Non, « les 30 000 psychothérapeutes exerçant en France », comme on dit maintenant, ne sont absolument pas, en tant que tels, une menace. Tout au contraire, ils assurent une fonction sociale éminente, bien que non réglementée.

Crevez par décret le cocon d’écoute qui enveloppe la société, le coussin compassionnel sur lequel elle est assise, crevez le tympan de toutes ces oreilles, éradiquez la psychanalyse, faites la vie impossible aux psychothérapeutes, ouvrez libre carrière au maître moderne s’avançant dans le fracas de ses protocoles et de ses accréditations, tout bardé de carottes et de bâtons, et vous verrez comme par miracle reparaître des pathologies disparues, telles les grandes épidémies hystériques, vous verrez croître et multiplier les sectes et les sorciers, qui s’enfonceront dans les profondeurs de la société et échapperont d’autant mieux à votre censure.

Il faut savoir que les pratiques de l’écoute sont vouées à se répandre dans toute la société. Elles sont désormais présentes dans l’entreprise comme à l’école, et chacun peut constater qu’elles inspirent le style même du discours politique contemporain. L’écoute est devenue un facteur de la politique et un enjeu de civilisation. S’il faut donc en venir maintenant à encadrer ce secteur en croissance accélérée, ce doit être fait en toute connaissance de cause, avec l’accord des acteurs sérieux, dans la sérénité et en anticipant les contre-effets.

Une réglementation doit-elle passer par la création d’un « acte psychothérapeutique » qui pour l’heure n’existe pas ? S’il était créé, ce serait un acte commun aux médecins et à des non-médecins, donc considéré comme déqualifié au regard de la prescription médicale ; il devrait être remboursé, grevant d’autant le budget de la Sécurité sociale, et subissant les inévitables restrictions qui s’annoncent. On sait, par l’exemple de la Suisse et des pays scandinaves, l’usage qui peut être fait de l’appel à la « bonne pratique » pour justifier toutes sortes de restrictions d’accès aux psychothérapies. On sait aussi combien le diagnostic peut être incertain en cette matière.

En tout état de cause, il serait exorbitant d’inclure dans ce cadre la psychanalyse, comme le propose le docteur Cléry-Melin dans le rapport qu’il a remis début octobre au ministre chargé de la santé. Cela ne présagerait rien d’autre que la régression profonde de la discipline, son ravalement, suivi de son dépérissement. On a vu cela se faire dans bien des pays, notamment les Etats-Unis d’Amérique. Est-ce cette « exception française » que l’on déteste et que l’on veut faire disparaître ?

Imaginons que la frontière aujourd’hui poreuse entre l’acte thérapeutique et l’activité dite de « counselling » se durcisse. Les psychanalystes se verraient à terme forcés de s’inscrire de ce côté-là. Des réseaux se construiraient – analyste-conseil, généraliste prescripteur occasionnel, clinique privée – évitant le passage par le « psychiatre coordinateur régional », véritable préfet de la santé mentale, prévu par le docteur Cléry-Melin. On aboutirait très vite à une stratification de la distribution des soins. Ce qui jusqu’ici était accessible au public, avec parfois quelques erreurs d’attribution (certains schizophrènes traités par des séances quotidiennes de psychothérapie, comptabilisées sur les feuilles de soins remboursés), serait désormais hiérarchisé ; l’inégalité des classes sociales devant le soin s’accentuerait encore ; la psychanalyse serait alors réservée à la classe moyenne aisée (upper middle class).

Quand la santé publique est en jeu, et dans le domaine si délicat de la santé mentale, il était fort imprudent de légiférer sans avoir ouvert le moindre débat public. La conjonction temporelle entre le vote de l’amendement Accoyer et le dépôt du rapport Cléry-Melin a encore ajouté au pénible de l’épisode, et l’a fait qualifier de « guet-apens ».

Mais il serait vain de s’arrêter à des procès d’intention. Il convient que l’amendement Accoyer soit maintenant retiré. Il aura eu le mérite d’avoir réveillé les psychanalystes, et, au-delà, tous ceux qui ne croient pas que les voies de l’avenir de nos sociétés puissent être tracées par le calcul clandestin d’évaluateurs à prétention universelle.

Comptons que le Sénat saura laisser au débat public l’opportunité de se développer dans l’opinion éclairée.

Article paru dans Le Nouvel Observateur en décembre 2002. Il s’agissait du passage du ministre de l’Intérieur à l’émission de France 2, “100 minutes pour convaincre”.

Il parle, il bouge, il argumente, comme jamais vu. La gestuelle, le discours, tout est neuf. C’est le style « Can do » (traduisez « Peut faire », prononcez Kanndoo, comme Wanadoo). L’efficacité goût américain.

Soit un sac de nœuds, qui prend la poussière depuis des lustres. On met le gars devant. Rayonnant d’optimisme, il retrousse ses manches et empoigne la cognée : « Je veux, donc je peux. » Qui a jamais fait ça en politique ? Alexandre le Grand ? Il était macédonien. Dans ce pays, il n’y a eu que Pierre Mendès France : après Diên Bien Phù, à peine au pouvoir, il se donnait publiquement un mois pour conclure la paix en Indochine (idée de Jean-Jacques Servan-Schreiber, dont le modèle était Franklin Roosevelt). Qu’est-ce que le Kanndoo ? On ne renvoie pas à plus tard. On déclare un objectif, on se fixe un délai, on met les mains dans le cambouis. En cas d’échec, on promet de se faire hara-kiri. C’est la course contre la montre, contre la mort : le spectacle est sans filet.

Tout à l’opposé, le style français en politique est un art de la défausse. Il y a l’héritage aristocratique : ne jamais mettre la main à la pâte, faire faire ; distance, condescendance, nonchalance : « Faîtes confiance à vos maîtres » ; sinon, montrer les dents. Il y a le modèle ecclésiastique : se caresser les mains, susurrer, bénir le réel ; la papelardise est permise car l’essentiel est ailleurs (le tombeau, le ciel). S’y ajoutent l’expert et l’humaniste. Le premier explique le réel et les bonnes raisons que celui-ci a d’exister ; il explique surtout que nul n’est en mesure de le comprendre hormis le locuteur. Le second se conforme au principe de Queuille (radical-socialiste corrézien, 1884-1970) : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre » ; c’est un concentré de toutes les sagesses : le réel ne manque de rien, l’homme s’agite vainement à la surface des choses. Il y a encore le style « grande gueule », qui se porte de préférence dans l’opposition. Sauf de Gaulle. Mais celui-ci : 1) avait un uniforme ; 2) respectait le « cher et vieux pays ».

Pas Sarkozy. Lui ne respecte rien ni personne. C’est pourquoi il est si poli, parfois exquis, avec ses interlocuteurs : « Monsieur Machin, après vous. Madame Chose, je vous en prie. » On comprend tantôt « Et ça en pleine poire ! », tantôt « Crève salope ! ». Une clef anglaise, un coup à l’estomac, un croc-en-jambe : ils sont au tapis. L’administration ? Des tire-au-flanc emberlificotés. Les juges ? Irresponsables. Le Pen ? À côté de la plaque. La gauche ? Pas les yeux en face des trous. La droite ? Honteuse et hypocrite. Là où le politique traditionnel diffère (« donner du temps au temps »), Sarko accélère, installe l’urgence. Là où l’autre interpose méthodiquement des fusibles, lui va sur place. Il arrive, il « assume ». Quoi ? Tout. La situation, ce qu’il fait, qui vous êtes, qui il est : de droite, fils d’immigré, pas un tendre. Il n’a pu dire, l’autre soir : « dès ma plus tendre enfance » ; il a dit : « dès ma plus jeune jeunesse. » Il adoucit son image en soulignant telle ou telle de ses bonnes actions.

Mitterrand « prince de l’équivoque », Sarko duc de l’univoque. L’ancien style élude, noie le poisson ; le nouveau le pêche au harpon. L’ancien : « C’est plus compliqué que ça », toujours. Kanndoo : une idée simple par minute. Ancien : on remonte au déluge. Kanndoo : tout commence ici et maintenant. Ancien : ne jamais s’exposer ; se ménager et ménager les autres ; placer quelques petits « temps forts » suivis de pauses nombreuses et généreuses. Kanndoo : toujours s’exposer ; ne ménager personne ; y aller plein pot sans temps mort. Sarkozy sait que le culte du passé est désormais en baisse, que le présent règne sans partage, que l’avenir, c’est le coup d’après. Donc, pas d’inertie subjective : vite tourner la page, courir, mouiller sa chemise, la montrer.

Sarko, comment s’en débarrasser ? Première solution, adoptée à gauche et à droite : la prière. On espère le pépin de santé, la grosse gaffe, la grosse bavure, on compte sur Chirac. Deuxièmement : chipoter, se contredire. C’est la méthode PS : « On ne peut pas être contre ; d’ailleurs, on l’a déjà dit et presque fait ; en plus, c’est dangereux. » Trois : imiter. Dur dur. Il y faudra travail et tonus. Déjà, sans se soucier du vraisemblable, trouver tout mal dans ce qu’il fait. Surtout, lui barboter et le fond et la forme. Car, si exotique que soit le style Kanndoo, il sert un discours qui clame : la France est de retour en France. La gauche devrait s’en aviser.

Article paru en première page du Monde dans l’édition du 4 Décembre 2002

Il est de la nature d’une gauche de gouvernement de gouverner. La seule chose dont elle puisse se rendre coupable est de perdre les élections. A quelles conditions les gagnera-t-elle en 2007 ?

La gauche va rebondir, dit Pierre Mauroy. Non. Aucune chance tant qu’une troisième gauche de gouvernement, après Blum-Mollet et Mitterrand-Jospin, n’aura pas été repensée à nouveaux frais. Le premier préjugé dont elle devra s’alléger est de croire qu’il y a l’Homme-de-gauche.

Oui, il y eut jadis l’Homme-de-gauche. Il se distinguait par sa mémoire d’éléphant. François Mitterrand, quand il était candidat, savait faire défiler en accéléré, comme dans un clip, la grande geste de la gauche : 1789, 1848, 1936, les congés payés, Le Temps des cerises, les enfants dans les mines. Napoléon-le-Petit et le petit père Combes. Hugo et Gambetta. Dreyfus et Zola. Jaurès et Clemenceau. La Résistance. Les mineurs, les cheminots, les canuts. De ce pot-pourri d’images et de symboles, l’habile Charentais fit une compression à la César. Elle lui servit de marchepied vers le pouvoir. Ce fut le triomphe de l’Homme-de-gauche, et sa fin à la fois.

Il avait jusqu’alors prospéré dans une sorte de Lotharingie prise en tenaille entre pouvoir et contre- pouvoir (les gaullistes, les communistes). Son impuissance politique lui permettait d’y élever des châteaux en Espagne jusqu’à en faire des gratte-ciel. Une fois Mitterrand couronné, l’Homme-de-gauche, s’étant cogné au Mur d’argent, souhaita faire de la France un Etat obsidional fermé.

Beau plan de paupérisation, dont le Serpent monétaire européen ne fit qu’une bouchée. Mais ce n’est pas son étreinte qui eut raison de l’Homme-de-gauche, ni non plus la chute de l’autre Mur, celui de Berlin. C’est quelque chose qui est partout ces jours-ci, alors que nous approchons des fêtes de fin d’année : appelons ça la Pluie d’Objets.

L’Homme-de-gauche pressentait que l’abondance serait sa perte. Oh ! le tollé, au milieu des années 1950, quand Françoise Giroud s’avisa de promouvoir le gadget dans L’Express ! Ah ! l’émotion, la première fois que Le Nouvel Observateur fit état du plaisir de conduire une voiture dernier cri ! Au début des années 1960 encore, on discutait ferme aux Temps modernes pour ou contre le paperback. Vanité des Syllabus ! L’Homme-de-gauche se réconcilia petit à petit avec la société de consommation. Serpent ne serra, Mur ne tomba, que parce que dès longtemps l’Homme-de-gauche avait croqué la pomme que lui tendait la séduisante Madame Express. Comme celui d’Adam, ce fut le péché de tout un chacun. Nul n’y échappa de par le monde, hormis les intégristes, fondamentalistes, et autres terroristes – mais quoi ! ce sont des fous. No logo ? No future. Noël ! Noël ! « Il est né, le Divin Objet ! »

Cette histoire peut se raconter comme une psychanalyse : l’Homme-de-gauche, au fil du temps, s’avoue successivement ce qu’il savait déjà. Il s’avoue qu’il était réconcilié avec la consommation, et même qu’il en jouit. Il s’avoue qu’il était réconcilié avec la démocratie parlementaire, même ploutocratique. Il s’avoue qu’il était réconcilié avec le capitalisme et avec le marché, même si à reculons. Il s’avoue enfin, depuis le 11 septembre 2001, qu’il est en dernière instance du même côté que les Américains dans « le choc des civilisations » – forme imprévue de ce que Friedrich Engels appelait la lutte des classes à l’échelle internationale. Tout cela, bien entendu, avec des pincettes, et des correctifs, et des mines de dégoûté qui lui assurent qu’il ne se confond en aucun cas avec les affreux de droite, qui sont, eux, sans vergogne.

Eh bien, l’Homme-de-gauche s’est avoué tant de choses qu’il ne lui reste plus qu’à s’avouer ceci, à savoir qu’il est mort.

Attention ! Ce n’est pas dire qu’il est enterré. Non, il ne l’est pas. Seulement, on lui a successivement remplacé le coeur, les reins, la rate, les yeux comme dans Minority Report, tous les organes, plus le corps-sans-organes, le thumos et le logos. Si l’on ajoute les greffes osseuses et la transplantation du visage comme Chéri-Bibi, plus une bonne petite lobotomie pour faire descendre tout ça, est-il toujours le même ? On peut dire que oui, on peut dire que non. En vérité, l’Homme-de-gauche est désormais un hybride, ou plutôt une multiplicité d’hybrides. La troisième gauche de gouvernement voudrait-elle ressusciter l’Homme-de-gauche pur sucre qu’elle ne le pourrait pas.

D’abord, ce ne serait qu’un produit de synthèse, alors que l’Homme-de-gauche fut longtemps une réalité émouvante, vécue avec passion. Ensuite, ce serait une camisole de force parfaitement impuissante à contenir la prolifération des hybrides. Enfin, l’Homme-de-gauche comme signifiant pur, vide, hors-sens, au nom de quoi parler, juger, agir, ne sera plus jamais le puissant élixir qu’il fut encore en 1981, quand il rallia la majorité du corps électoral.

La mémoire, en effet, n’est plus ce qu’elle était ; elle ne fait plus autorité, elle ne confère plus la légitimité, elle concourt pour une moindre part à la formation des identités sociales ; elle est désormais surclassée partout par l’innovation accélérée, l’obsolescence programmée. Le passé est frappé d’une moins-value, ce n’est plus lui le facteur déterminant ; le maître mot, c’est l’avenir.

Un psychanalyste peut témoigner que les Idéaux ont cessé d’être causes du désir ; que le gain de jouissance – Lustgewinn de Freud, objet petit (a) de Lacan – est au poste de commandement ; que les modes d’y accéder se diversifient. Il aura fallu à la gauche de gouvernement la très mauvaise surprise du 21 avril pour qu’elle s’avise qu’elle aurait dû « réduire l’offre », c’est-à-dire que son électeur était devenu un consommateur.

Des laboratoires de biotechnologie politique s’emploient actuellement à bricoler un Homme-de-gauche redivivus. Est-ce la bonne voie vers une victoire en 2007 ? Il est permis d’en douter quand on constate que l’acharnement thérapeutique qui maintient en vie la jadis haute figure du Communiste au prix d’un coma prolongé, n’a été d’aucun profit électoral au PC, bien au contraire.

Surtout, se demander « Qu’est-ce que l’Homme-de-gauche aujourd’hui ? », et répondre en définissant des stricts critères d’appartenance à l’ensemble déterminé par ce concept, conduit tout droit : 1) à une pratique doucereuse de l’anathème méthodique : ce sont les « nouveaux réactionnaires », offerts par M. Lindenberg en victimes expiatoires à la gauche endeuillée (voir son récent ouvrage paru au Seuil, Le Rappel à l’ordre) ; 2) à l’insulte passionnelle : « monstrueuse tentative de fascisation de la pensée libre », proteste le choeur des boucs émissaires ( L’Express du 28 novembre) ; 3) à la chasse tous azimuts aux hybrides.

La piqûre de l’opuscule a réveillé en sursaut la Belle-au-bois-dormant du débat public. Bien joué ! La voie qu’indique M. Lindenberg n’en demeure pas moins sans issue dès lors qu’il n’y a plus de magistère qui soit en mesure de valider aucune définition urbi et orbi de l’Homme-de-gauche.

Au-delà, l’idée même de promouvoir une catégorie politique fermée sur elle-même et justifiant des excommunications, apparaît, non seulement bien peu charitable, mais étonnamment désuète. Sa tentative comme toutes celles du même genre qui ne manqueront pas de suivre se révéleront à terme inopérantes dans un espace social désormais structuré selon une tout autre logique.

En matière d’hybrides, en effet, on n’a encore rien vu. Les hybrides vont croître et multiplier : homosexuels autoritaires, féministes catholiques, juifs bellicistes, musulmans voltairiens, racistes libertaires, nationalistes pacifistes, nietzschéens populistes, syndicalistes derridiens, orléanistes énergumènes, léninistes réactionnaires, trotsko-capitalistes, communistes précieux, gauchistes antigauche, antimondialistes sécuritaires, verts roses, verts rouges, et de toutes les couleurs de l’arc en ciel, hussards démocrates-chrétiens, humanistes néocéliniens, esthètes engagés, i tutti quanti. Le nuancier ira à l’infini.

La décomposition de la gauche est commencée. En 1965 comme en 1981, elle était encore au singulier. Sous Jospin, elle se résigna à accueillir le pluriel. Elle devra se faire à l’idée qu’elle est désormais éclatée, dispersée, intotalisable, une « multiplicité inconsistante » (Cantor), un « pas-tout » (Lacan).

Pour l’instant, la gauche de gouvernement y perd son latin. Elle voudra faire rentrer le génie dans la bouteille. Un pénible moment sectaire s’annonce. Le PS souffre. Ce fut jadis le grand parti de l’Homme-de-gauche. Plus rien ne subsiste du transfert de masse que Mitterrand avait su lui attirer. Vestige d’une glorieuse conquête électorale du pouvoir, « la vieille maison » voit tous les jours avec stupéfaction son discrédit croître dans l’opinion. Jusqu’où ne montera-t-il pas si elle suit la voie rétrograde que lui recommande en sourdine M. Lindenberg ? A savoir : mettre sur orbite un mannequin d’Homme-de-gauche prônant le retour à Guizot comme accomplissement des Lumières. Le salut par Monsieur Homais, en somme. Parions que, dans un second temps, M. Rosanvallon prendra le relais pour expliciter ce motif et le mettre en musique.

Il est difficile de prévoir combien de temps il faudra à la troisième gauche de gouvernement pour se replacer en avant de la courbe. Pour ce faire, elle devra se réconcilier avec la société du « pas-tout », apprendre à manier avec délicatesse les paradoxes de l’inconsistance logique, et y reconnaître sa chance. L’hybridation généralisée de la gauche veut dire en effet que celle-ci n’a plus des frontières assignables a priori. Tous les espoirs lui sont donc permis. On a bien vu au Brésil le second tour de l’élection présidentielle être disputé entre deux candidats de gauche.

Tout indique que le temps est venu de donner une sépulture décente à l’Homme-de-gauche, et de se tourner vers l’avenir selon la parole évangélique : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs [ou les ] morts » (Matt. 8-22).

Telle est la solution que nous croyons pouvoir apporter ce 1er décembre 2002, et abstraction faite de toute préférence personnelle, au problème de politologie que nous avons posé.