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De Guitrancourt, ce 9 septembre 2001

Ils n’ont pas disparu, ils sont toujours là. Ils se pavanent, ils font les glorieux. Ils se croient d’utilité publique. Le sont-ils vraiment, utiles au public ? Le public le dira.

Je ne parle pas des membres de la Société psychanalytique de Paris. Je n’ai pas de querelle avec la Société, je ne lui veux pas de mal. J’ai reçu vendredi au courrier du soir une lettre de son Président, il accuse réception sur papier en-tête de la SPP de mon courrier du 9 juillet, et dans des termes empreints de cordialité. Je n’en attendais pas moins de l’homme charmant que je connais, avec lequel j’ai dîné il y a quelques mois. Non, je parle de MM. Denis et Diatkine.

J’en avais fini avec M. Denis après quelques nasardes. J’attendais de me tourner vers l’histoire psychanalytique du demi-siècle écoulé. Je n’avais pas même nommé M. Diatkine. Mais les voici connus de la France entière depuis qu’ils se sont manifestés avant-hier dans les colonnes de Libération. Loin de se faire discrets après leur bel exploit, de mesurer leurs paroles comme j’avais mesuré les miennes, ils pérorent. “Peut-être a-t-il pété les plombs“, suggère M. Denis, en clinicien. “Une revue scientifique n’est pas un lieu de contestation, de droit de réponse“, explique le savant M. Diatkine.

Je voulais les oublier. Je n’avais rien à faire avec eux. Aujourd’hui était pour moi un jour de recueillement, un dimanche en famille, à la campagne, à Guitrancourt, où Lacan préparait chaque fin de semaine son séminaire du mercredi.

Je le trouvais de bon matin dans l’Atelier, souvent levé avant le jour, avec le Littré, avec Freud ou Aristote, ou au téléphone avec l’un ou l’autre de son réseau de mathématiciens, d’érudits et de bibliothécaires, les pressant qui de lui éclaircir un passage de la Torah, qui d’expérimenter un nœud borroméen de la dernière génération, qui de lui sortir malgré le règlement un ouvrage exclu du prêt.

Quand N* était là, il le mettait à contribution dès le petit déjeuner, en lui désignant d’un doigt impérieux le théorème à expliquer. L’autre demandait à finir sa tasse et sa tartine. “Vous avez tout votre temps, mon cher“, lui disait Lacan, d’un air qui démentait si bien ses paroles que l’illustre logicien, membre d’une Académie royale, terreur de ses confrères — “Ce sont peut-être vos progrès en logique durant ces vingt dernières années, Monsieur Quine, mais certainement pas les progrès de la logique” —, N* donc se sentait aussitôt réduit à n’être qu’un vil sujet du besoin, un organisme animal contraint d’avaler sa pitance du matin, une existence stupide dont l’activité nutritionnelle retardait les progrès du discours universel. L’impatience de Lacan coupait l’appétit des plus affamés, qui s’empressaient de se mettre au travail pour ce maître qui savait qu’il allait mourir et qui leur enseignait qu’il ne fallait pas traîner. Je ne parle pas de ses dernières années, il était ainsi quand je le connus, au début de l’année 1964. Il avait alors six ans de plus que moi aujourd’hui.

Mon Dieu, quelle chance, quel bonheur de l’avoir connu, de l’avoir approché ! Je pense à ses analysants. Tous, je le sens, pensent à Lacan en ce jour, et comme moi se réjouissent de l’avoir connu. “Il me manque”, écrivait en avril dernier Catherine dans Le Monde. Oui, Catherine, j’en suis sûr, il vous manque, il nous manque à tous, et à chacun un par un. Que de bienfaits il nous aura prodigués !

C’est une chose très difficile que de faire du bien aux gens, très souvent on fait du mal en croyant ou voulant faire du bien. Se sacrifier pour l’autre est une très mauvaise façon de lui faire du bien. C’est lui dire : je souffre pour toi. Tu m’auras, souffrant pour toi, à tes côtés jusqu’à ton dernier souffle, je serai le remords vivant de ce que tu m’auras fait souffrir, jamais tu n’en finiras avec moi, la douleur qui me vient de toi nourrira tous les jours le sacrifice qui m’attache à toi d’un lien que rien ne saura rompre.

Lacan ne se sacrifiait pour personne. Sybille dit avoir souffert par lui dans un récit salué par la critique unanime. Pour nous, comme il était léger quand on l’approchait ! Il demandait beaucoup, certes, n’acceptait pas de bonne grâce que non fût la réponse de l’autre, piétinait les convenances quand son désir était engagé — mais quel soulagement de traiter enfin avec quelqu’un qui savait et qui disait et qui demandait ce qu’il voulait, et qui voulait ce qu’il désirait, sans ces vacillations, ces repentirs, ces embrouillaminis du désir qui gâchent la vie.

Chez le névrosé, le désir ne fait qu’un avec la défense contre le désir, dit à peu près Lacan dans le Séminaire XI. Chez Lacan, le désir ne faisait qu’un avec la demande. Ce qu’il voulait, il le voulait vraiment, il insistait pour l’avoir, il ne le voulait pas à moitié comme nous voulons tous, déjà tout prêts à céder sur notre désir, à avaliser les “rationalisations“, c’est-à-dire les prétextes dont l’autre déguise sa mauvaise volonté, tandis qu’ils abritent les incertitudes de notre désir.

Lucile a trois ans, elle court sur la plage devant son grand-père. “Tu as un trou à ta culotte“, lui dit le vieux. “Non !“, répond la petite — “Mais si, c’est vrai !” — “Non !“, répète-t-elle, et de fondre en larmes. Elle pleure de rage, non de désolation.

Qui a raison, du grand-père ou de la petite-fille ? Lui, il dit ce qui est le cas, selon la formule du Wittgenstein du Tractatus. Elle, elle ne connaît que le principe du plaisir. Il faudra qu’elle s’y fasse. Elle sera grande quand elle supportera qu’on lui dise qu’elle a un trou à sa culotte quand elle a un trou à sa culotte.

Cependant, quel démon avait-il donc poussé l’aïeul à lui communiquer cette information ? C’était la vérité, sans doute, au sens de l’exactitude (adaequatio rei et intellectus, cf. par exemple, de Martin Heidegger, Vom Wesen der Wahrheit), mais était-il vraiment indispensable, là, sur la plage, quand elle mettait tout son cœur à courir, de renseigner Lucile sur l’état du monde concernant sa culotte, et la présence d’un accroc qu’elle ne pouvait voir ?

Le papy est moqueur. C’est là son moindre défaut. On ne montre pas le trou dans la culotte de l’autre seulement pour lui être agréable, même si c’est pour lui rendre service. En d’autres temps, on mettait à mort le porteur de mauvaises nouvelles. L’information valait moquerie. Et rien de pis qu’une vérité qui désoblige.

En quoi le bon Roi Dagobert est-il bon ? En raison de la bonne grâce avec laquelle il accueille les impertinences du bon Saint Éloi concernant sa culotte. Quand un Roi met sa culotte à l’envers, on ne la fait pas remettre à l’endroit, toute la Cour porte la culotte à l’envers. De la chanson du bon Roi au Ca ira, il n’y a qu’un pas. Lucile n’est pas le Roi Dagobert, elle serait plutôt la Reine de cœur :“Qu’on lui coupe la tête !“

Lacan, comme Lucile, débusquait toujours le désir sous ses affûtiaux, savait le forcer dans les alibis où il s’enferre. Car la dupe dans cette affaire, ne vous y trompez pas, c’était bien moi, comme le montre que je fus désarçonné par les pleurs déchirants d’une Lucile qui n’hésitait pas à pousser son avantage. Je disais la vérité sans doute, mais c’est elle qui était dans le vrai.

L’énoncé n’intéresse pas Lucile, elle écoute le désir qui se faufile entre les mots. Étant déjà femme — oui, à trois ans tout juste, je prétends qu’elle l’est — elle supporte mal qu’on lui désigne les accrocs qui la renvoient à la comparaison qu’elle peut faire avec son cousin Auguste.

La comparaison est un mode de connaissance inadéquat, dit Spinoza ; il ne manque rien, jamais, à ce qui est ; un homme aveugle n’est pas moins qu’un homme qui voit, car une privation n’a pas d’être, elle est imaginaire. C’est la plus belle doctrine du monde. Cependant, ce qui est imaginaire n’en a pas moins des effets bien réels.

Lucile qui est allée à l’école ce vendredi pour la première fois, endure déjà la méchanceté de l’homme, elle l’endure par moi qui l’aime. Malédiction ! Butor que je suis ! Il a fallu que je mette le doigt sur le petit défaut. C’est ce qu’il ne faut jamais, jamais faire, avec une personne du sexe. Me voilà bien avancé maintenant, et pas fier d’avoir réduit ma petite-fille à pleurer pour se faire entendre (et comment !).

Non, la psychanalyse n’enseigne nullement que l’adulte a toujours raison. Seuls des pharisiens croient cela. Il ne suffit pas de dire que Lucile devra abandonner le Lustprinzip pour le principe de réalité, et que quand la substitution sera faite, elle saura comme vous et moi qu’un trou est un trou est un trou. Reste, charmante Lucile, reste l’être de désir que tu as su être tout au long de l’été, et tu régneras sur les cœurs !

Les larmes de Lucile m’ont interprété. Elles ont interprété dans mon énoncé la présence d’un désir, désir mauvais, signalé par Freud, que j’ai analysé, mais qui n’en reparaît pas moins subrepticement, de temps en temps, dans ce que je dis sans y penser.

La leçon reçue de Lucile vaut bien un cadeau sans doute.

Lacan était quelqu’un dans le genre de Lucile. Comme elle, il vous écoutait, et répondait, “au niveau du désir“. C’est chez elle l’effet du génie des trois ans, c’était chez lui le résultat d’une discipline de tous les instants.

L’ascèse analytique, rien de semblable n’a jamais paru dans le monde avant Freud. On voudrait recycler les sagesses de l’Antiquité comme un orviétan contemporain. L’Express et Le Point ont fait des couvertures là-dessus au mois d’août. Platon, Sénèque, vos amours de vacances. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, qui ne laisse jamais bien loin mon Horace, et suis venu me loger à deux pas de la librairie Guillaume Budé. Mais il convient de dire du Symptôme ce que Benjamin Constant disait de la Liberté, que celui des Modernes, ou des Post-modernes, n’est pas celui des Anciens.

Sur l’affect, Lacan, quand je l’interrogeais, renvoyait aux Tusculanes. La dépression, disait-il tout comme les maîtres antiques, est une lâcheté morale. Le courage guérit la dépression, et il n’est pas de pilule du courage. Un peu de gnôle, peut-être, à la rigueur, comme en 14. Mais le courage moral ne consistait pas selon lui à faire une carrière de chair-à-canon, ni à prendre son mal en patience, faire contre mauvaise fortune bon cœur, se passer du superflu, vivre en accord avec la nature, jouir de l’instant, ne pas prendre ses désirs pour des réalités, changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, toujours programmer l’universel dans sa conduite, et autres principes de philosophie antique et moderne — le courage selon Lacan, c’était de ne pas manquer au devoir de déchiffrer l’inconscient dont on est sujet.

Lis Sénèque, oui, toutes affaires cessantes, comme te le recommandent pour ta santé nos grands magazines, auxiliaires du bien public, protecteurs de notre qualité de vie, qui sont la prière hebdomadaire du philosophe. Mais lis surtout ton inconscient à toi, ce livre tiré à un seul exemplaire dont tu transportes partout avec toi le texte virtuel, et où est écrit le scénario de ta vie, ou du moins son rough draft.

Cette notion si singulière de l’inconscient, la pratique de l’association libre, au hasard, ne pouvaient venir au jour que dans une humanité si bien gagnée au discours de la science qu’elle croit de confiance que tout a une cause. Ô Sainte Naïveté ! Tu chantes que Dieu est mort alors que tu crois que tout a une cause ! La psychanalyse utilise précisément la foi faite au déterminisme pour la dissiper, et faire accéder le sujet aux bienfaits de la contingence.

C’est elle, la psychanalyse, qui est la pratique morale qui convient à l’âge de la science, c’est elle qui a de quoi être le recours de l’humaine espèce alors que déjà s’annonce et s’avance et s’installe parmi nous une nature nouvelle, produit de l’art, la nature de biotechnologie pure, si cette expression a un sens. Quel Comité d’éthique, quel parti Vert, quelle Église — la religion catholique, qui est la seule religion, disait Lacan — empêcheront cette nature monstrueuse de naître et prospérer, et les trumains de se multiplier ?

Essayez voir de vous en consoler en vous mettant en consonance et harmonie avec le cosmos. Vous m’en direz des nouvelles. “Et pourquoi je ne pourrais pas moi aussi me faire le microcosme du macrocosme ?” — “Mais voyons, mon Cadichon, de cosmos il n’y en a plus. Ce qu’il y a, c’est l’univers infini. Impossible de s’harmoniser avec lui comme aux temps pré-galiléens”.

Tout est bon pour faire l’impasse sur la psychanalyse. Comment s’en étonner quand on voit ce que sont les psychanalystes devenus ?

Voyez le fatal doublet, D. et D.

Leur mauvais coup est mis en lumière. La lettre de fabrication artisanale qui le dénonce, trouve un écho qui devrait leur montrer qu’ils n’ont pas apprécié parfaitement la portée de leur acte. Cet acte sans doute n’était rien pour eux, car ils ont dû en faire bien d’autres dans l’ombre en toute impunité, mais il était tout de même quelque chose pour la presse et pour le commun des mortels. Même des demi-dieux en tiendraient compte. MM. Denis et Diatkine pouvaient donc prendre sagement la mesure de leur erreur, s’en tenir là, laisser un homme qui a l’usage du monde comme M. Cournut, leur Président, arranger l’affaire, je m’y serais prêté de bonne grâce. Point du tout. Ils persévèrent, ajoutant maintenant à la camisole et à la calomnie un cataplasme d’injure et d’ineptie (voir plus haut).

Vous vous dîtes sans doute qu’à la place de M. Denis, vous auriez publié sans barguigner mes vingt lignes. Il ne tenait qu’à M. Denis de les enterrer au fin fond des centaines de pages qui s’impriment quatre fois l’an sous sa houlette. Il les aurait fait suivre d’une de ces réfutations comme il sait les torcher, nous lui faisons ce crédit. Mais non ! Vous n’y êtes pas du tout ! Vingt lignes de moi, c’était encore trop. Vous n’avez pas compris qu’à ces gens je suis insupportable au point qu’ils voudraient me renvoyer à Paris par le premier avion quand j’arrive au Congrès de Barcelone, et qu’ils préfèrent mille fois transgresser la loi plutôt que de me concéder quelques centimètres carrés du papier qu’ils font périodiquement noircir.

La question n’est pas que ce soit vingt lignes ou deux cents, ou tout un roman. M. Denis n’aurait-il dû publier ne fût-ce qu’une seule ligne de moi disant quelque chose comme “Merci et encore bravo, M. Denis“, c’eût été encore trop, car on aurait pu penser qu’il me devait quelque chose. On aurait pu croire que, comme tout un chacun quand son nom est mentionné, j’avais le droit de rectifier une erreur, d’apporter un complément d’information. Or, ce qu’il fallait que l’on sache, c’est que, là où règnent en maîtres MM. Denis et Diatkine, de droit un Jacques-Alain Miller n’en a qu’un seul, et c’est celui de se taire et de rentrer sous terre.

C’est une question de principe, voyez-vous. Où irait-on dans la psychanalyse, je vous le demande, si l’on ne pouvait plus calomnier Jacques-Alain, Miller du nom, sans qu’il se manifeste pour dire “Minute papillon“ ?

Comment ça ? Nous entamons seulement notre rinforzando, et ce Monsieur prétend nous gâcher notre crescendo ? Et que dira-t-il quand nous en serons au final, au “chorus universel de haine et de proscription“ que nous lui préparons, à lui et à ses amis lacaniens ? Il ferait beau voir que nous lui concédions quoi que ce soit, la plus infime satisfaction d’amour-propre. Non, “pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau”. S’il arrivait à nous faire dire A, ce serait bientôt B, et où tout cela finirait-il ? Nous le savons par avance : le f… gendre finirait par nous demander raison de l’excommunication du f… beau-père.

Vite, vite, l’édredon des enfants d’Édouard ! Étouffons, étouffons, cette voix qui nous rappelle nos crimes du temps jadis ! Cette famille est proscrite. Cette famille est bannie. Elle est excommuniée. Qu’elle soit maudite, et que notre malédiction retombe sur elle jusqu’à la dixième génération !

J’écris cela à deux cent mètres du petit cimetière de village où repose Jacques Lacan. Dans quel combat suis-je donc engagé ? Quand cela finira-t-il ?

J’avais gagné la paix en me confinant dans un désert. J’étais mort au monde. Le Champ freudien était mon univers. J’avais renoncé la place à laquelle me destinait ma formation normalienne.

Les morts successives de Barthes et de Foucault qui m’avaient protégé, la retraite de Canguilhem, me laissaient sans soutien dans le monde universitaire. Derrida, qui pouvait peu dans l’Université française, n’aimait plus son ancien élève qui ne voulut pourtant jamais écrire une ligne contre lui. Deleuze, la réforme du Département de psychanalyse, que j’avais obtenue de haute lutte contre Lyotard et contre lui à Paris VIII en 1974, avec l’appui du Président Frioux, m’en avait à jamais séparé, et, lui aussi grand philosophe, n’était rien, ou pas grand-chose, dans une Université où le Département restait isolé, oublié, résidu de mai 68, dernière de ces astuces d’Edgar Faure qui dégonflèrent la révolte étudiante.

Je m’étais reclus dans la clinique ; je vivais dans le cercle de mes amis ; je présidais l’Association mondiale de psychanalyse. Pour le reste, je savais le secret du bonheur : se boucher les yeux et les oreilles, se fermer soi-même la bouche, comme le netsuke des trois petits singes.

Comme cela me paraît loin tout à coup ! D. et D. sont venus me chercher. Ils ont su me trouver. Ils ne se sont pas satisfaits de mon discours de lundi dernier. Ils ont pensé que je pouvais faire mieux. Je les remercie de leur confiance. Ils ont tout fait pour alimenter ma colère, ne me laissant ni trêve ni choix.

Je vous salue, D. et D. Je salue en vous la délégation venue me débusquer dans ma retraite. Je songe à la longue ligne qui s’étire et serpente, sinueuse, du peuple suppliant Ivan replié sur son dépit et son courroux. Le peuple ici, c’est vous deux. C’est maigre, comme peuple. Mais cela fera tout de même l’affaire. On ne dispose pas d’un nombre infini de figurants. Sur scène, la Gesellschaft, la Société tout entière, ne s’accommode-t-elle pas d’être représentée par des duettistes?

C’est du moins ce que Goethe soutient par la bouche de Wilhelm, à propos de Hamlet (le passage est signalé par Lacan, Écrits, page 506, note 1) : “Ce que sont et ce que font ces deux hommes ne peut être représenté par un seul. C’est dans ces petits détails qu’éclate la grandeur de Shakespeare. Ces abords doucereux, cette souplesse et docilité, ces « oui » toujours à la bouche, ces flatteries et cajoleries, cet empressement, ces tortillements, cette universelle vacuité, cette franche friponnerie, cette incapacité, comment exprimer tout cela par un seul personnage ? Il en faudrait une douzaine au moins, si l’on pouvait les avoir, car ils ne sont quelque chose qu’en société, ils sont la société“ (Folio 3077, p. 376).

Ô bon Rosencrantz et bon Güldenstern ! il fallait donc que vous fussiez deux. Tom Stoppard jadis vous tira de l’ombre pour faire de vous les héros d’une pièce. Comme j’ai eu tort, lundi dernier, de dépareiller le couple que vous formez, Denis et Diatkine ! Où avais-je la tête ? Je serai votre Stoppard.

J’ai entendu votre appel. J’arrive. Me voici. Je viens vers vous. Je descends sur vous comme plonge soudain en piqué le corbeau sinistre, noir comme le goudron, sur Tweedledum et Tweedledee :

Just then flew down a monstrous crow,

As black as a tar-barrel

On peut lire dans Libération du 7 septembre la phrase suivante, prêtée par M. Éric Favereau à M. Denis à propos de l’article que celui-ci a publié de M. Diatkine : “Sur la question de la formation des analystes, il était écrit (dans l’article) que les amis de Miller, eux, au moins, étaient formés”.

Si M. Denis, non content de braver les principes les plus élémentaires du droit de la presse, entend maintenant s’engager dans la voie des insinuations obscures, il trouvera à qui parler.

Premièrement, je ne lis rien de tel dans cet article. Nous savons déjà que M. Denis a une façon de lire qui lui est propre et qui est inquiétante.

Deuxièmement, M. Denis croit-il m’amadouer en donnant sa garantie de formation aux lacaniens du Champ freudien pour mieux accabler les autres ? Je ne mange pas de ce pain-là. Ces autres ne m’ont pas toujours ménagé. Ils ont pu m’irriter. Mais ce sont là, si je puis dire, des contradictions au sein du peuple. Ne vous mêlez pas de cela, M. Denis.

Troisièmement, que M. Denis sait-il exactement de l’analyse, des analystes, de leur formation ? Est-il une autorité en la matière ? Cela ne m’est pas clair.

La vérité est que, nonobstant les élucubrations de M. Denis, les hallucinations de M. Denis, l’article de M. Diatkine s’en prend bel et bien à l’ensemble des élèves de Lacan. Il reproche à l’École de la Cause freudienne d’être fidèle à la pratique de la passe, procédure qui serait inopérante quant à “la protection du public“. Il impute à ce qu’il appelle les “autres organisations lacaniennes“ d’avoir “renoncé à toute procédure de sélection“.

Ces propos sont du registre de la diffamation. Comme l’a indiqué le Directeur de l’École de la Cause freudienne dans son communiqué en date du 8 septembre, le temps de l’impunité est passé pour les diffamateurs. C’est la dernière fois que l’École ne bouge pas, eu égard à ce que M. Denis est en train de subir de ma plume. Elle poursuivra désormais la calomnie devant les tribunaux quand on lui interdira d’y répondre point par point.

Pour ma part, j’ai saisi un autre tribunal : celui de l’opinion publique.

Gardons-nous de parler de la formation de MM. Denis et Diatkine. Nous ne savons rien de celle-ci comme ils ne savent rien de la nôtre. Mais toute la France les voit agir et les entend parler.

M. Denis, responsable d’une revue, refuse l’application du droit de réponse. Non content de bâillonner les contradicteurs, il les insulte : “Peut-être a-t-il pété les plombs”, dit-il à la presse. De quelle formation, et, au surplus, de quelle éducation, ce comportement témoigne-t-il donc ?

L’homme sain d’esprit au gré de M. Denis se reconnaît à un signe clinique qui ne fait jamais défaut : quand M. Denis l’honore d’une torgnole de sa façon, le normal dit merci et regarde le bout de ses chaussures, l’anormal n’est pas content. Ce signe est infaillible.

Cette conception n’est pas sans fondement. L’ordre public est en effet au principe de toute définition de la santé mentale, et dans sa revue, M. Denis fait la pluie et le beau temps, nul n’y a d’esprit que lui et ses amis, il définit le bien, le mal, le vrai, le faux, et le reste. Mais ce qui est le cas dans la revue de M. Denis doit-il nécessairement s’imposer dans le monde, la Gesellschaft tout entière, comme la Loi et les prophètes ? Même à prendre Goethe au pied de la lettre, M. Denis n’est tout de même que la moitié de la communauté humaine.

Seulement voilà, l’autre moitié, qui est constituée de M. Diatkine, est d’accord avec la première. À deux, ils sont inexpugnables. “C’est ainsi”, dit M. Denis. “Je dirai même plus”, dit M. Diatkine.

Le savant M. Diatkine explique sans rire qu’une revue scientifique n’est pas “un lieu de contestation, de droit de réponse“. De quelle formation témoigne donc cette épistémologie saugrenue, digne du Chapelier fou ?

Elle témoigne premièrement d’un infernal toupet : celui de présenter la diffamation de ses collègues et concurrents comme relevant de l’esprit scientifique.

M. Diatkine parle des publications scientifiques. Sommes-nous bien certains que la Revue française de psychanalyse soit une publication scientifique ? Nous regarderons cela de près. Mais quand bien même ce serait le cas, depuis quand les publications scientifiques disposent-elles d’un privilège les exemptant des obligations découlant de la législation en vigueur ?

La thèse de M. Diatkine est un monstre juridique, ou, pour mieux dire, un canular. Elle est signalétique d’un style d’intimidation destiné à décourager l’interlocution. Ce style est bien connu. Il permet de cacher la misère de son information, la pauvreté de sa pensée, la sécheresse de son dire. L’adjudant impose le silence dans les rangs, le prêtre du Catéchisme scientifique s’avance et profère par trois fois le nom de la Déesse : “Silence ! Tais-toi ! Dieu est mort ! Ici, Temple de la Science ! De la Science ! De la Science !“

Bien que son information fût sensationnelle, sa pensée originale et prodigieuse, et sa prose admirablement cadencée comme le démontra jadis Michel Serres, Auguste Comte, j’ai le regret de le dire, lui aussi, comme MM. Denis et Diatkine, donnait difficilement la parole à ses contradicteurs. C’est une vieille tradition française, ce n’est pas la meilleure.

Soyons sérieux.

Les propos que MM. Denis et Diatkine ont livré à M. Favereau ne sont pas anodins, ils ne sont pas seulement divertissants. Ils sont dangereux. Ils expriment en clair le sentiment d’impunité, le désir d’extra-territorialité, la présomption aveugle, que leur formation leur a inspirés. Ils révèlent non pas seulement l’ignorance où cette formation les laisse de l’histoire des sciences, ce qui est véniel au point où nous en sommes, mais surtout la méconnaissance où ils sont de la sensibilité contemporaine, profondément démocratique et égalitaire, ce qui est plus troublant de la part de responsables d’une association à laquelle le Conseil d’État a accordé une reconnaissance d’utilité publique.

Ils invoquent le public ? Parlons-en.

Le public attend des psychanalystes plus de savoir et plus de lucidité, moins de morgue et de fatuité, et aussi la connaissance et le respect de la loi. Ce sont les conditions minimales pour que des psychanalystes soient d’utilité publique. Sinon, ce sont des nuisances.

On me dit que MM. Denis et Diatkine font souffrir depuis longtemps sous leur joug tout un petit monde qui prend son mal en patience. Je n’en sais rien. Je n’ai pas à me mêler de leurs affaires. Mais d’où leur vient l’incroyable prétention d’imposer hors de leur cambuse la dictature de l’ignorance et l’éloge de la bêtise ? Quel vin leur a versé dans les veines cette ivresse de toute-puissance ?

La formation analytique a précisément pour but de réveiller le sujet névrosé des fantasmes de toute-puissance qu’il entretient, et qui nourrissent, ou sa présomption (lorsqu’il croit y satisfaire), ou sa dépression (quand il pense y faire défaut).

Je le demande à la presse, je le demande au public : tels que vous les voyez, tels que vous les entendez, avez-vous le sentiment que les psychanalystes Denis et Diatkine soient bien réveillés ?

La psychanalyse a fait beaucoup pour beaucoup de gens. Maintenant, s’il vous plaît, pouvez-vous à votre tour rendre service à la psychanalyse ? Criez bien fort, pour leur ouvrir les yeux. La psychanalyse vous le rendra.

Et ce sera une bonne action.

MM. Denis et Diatkine invoquent les droits imprescriptibles de la science pour bâillonner ceux qui leur déplaisent.

Le boui-boui dont ils sont les tenanciers sert en réalité un plat unique qui n’est pas plus psychanalyse qu’il n’est science. C’est un breuvage qu’ils présentent comme ayant des vertus médicinales, et qui est composé suivant une recette de frères ignorantins transmise de génération en génération. L’opération demande un tour de main qui ne s’acquiert qu’à la suite d’une longue formation patronnée par les deux cuistots. Trois mesures d’ignorabimus, deux pincées de suffisance, un doigt de componction, un zeste d’amertume, une larme de crocodile, un pleur de bave de crapaud, un trait de fiel. Débitez une calomnie, émincez une mauvaise-foi. Mixez, agitez, buvez.

La recette de ma mère-grand était plus simple : brusquez la volaille, et servez brûlant.

L’assimilation de la psychanalyse à une science par des psychanalystes dépourvus des premiers rudiments de l’esprit scientifique sans parler de ceux de la civilité puérile et honnête, et qui semblent avoir fait leurs humanités au Collège des Assommeurs, fait rire. Le ridicule qui s’attache à leurs pas depuis belle lurette les a amenés à se retrancher dans un isolat social d’où tenir en respect toute la Gesellschaft avec des mousquetons, tout en jouant les matamores. Cette stratégie de Fort-Chabrol contribue puissamment à déconsidérer dans le public une pratique qui mérite mieux.

La psychanalyse est en effet une activité aussi utile qu’honorable, et dont le public entendrait parfaitement les tenants et les aboutissants s’ils lui étaient exposés sans faire des mystères, sans chichis, sans jargon, ou le strict nécessaire, sans ton de grand seigneur ni argument d’autorité, et avec un peu de jugeote et de vivacité. La charge de la preuve m’incombe ? Topez là ! Je ferai, autant qu’il est en moi, l’éducation freudienne du peuple français.

Je n’en ai pas fini avec l’emphase.

Oui, j’ai la faiblesse de croire au caractère opératoire de cette fiction, le peuple français, et à l’éducation possible de celui-ci.

Mon cher Joseph de Maistre, s’il m’entend, se retourne dans sa tombe, mais il dévorait Voltaire, comme tout le monde en son temps. Si notre code prévoit un droit de réponse, ce n’est certes pas à l’éloquent affidé des autocrates que nous le devons.

Lacan n’y croyait pas non plus, au peuple et à l’éducation du peuple. Il disait pourtant qu’il poursuivait le combat des Lumières. De son style, un des plus beaux que je connaisse dans notre littérature d’idées, il fit un haut rempart ne laissant entrer que cognoscenti et aficionados. Ceux-ci se trouvèrent de plus en plus nombreux. Mais parler de psychanalyse à tous, cela ne lui disait rien. Je le pressais de le faire, pour la seule émission que la télévision française lui consacra en ses 80 ans de vie. Il essaya, il échoua. Il a lui-même conté l’épisode (Autres écrits, p. 509-510). Mon idée, de parler pour être compris, il la traduit dans les termes suivants : “parler pour que des idiots me comprennent“.

Excusez-moi, Docteur, je sais bien que vous n’êtes pas progressiste, pas plus que Freud ne l’était, mais je ne vois pas bien comment on mène le combat des Lumières quand on a le mépris du peuple.

Hum…

Je n’aime pas m’en tenir au côté par lequel Lacan a tort. Je cherche toujours aussi le côté par où il peut avoir raison. Même D. et D., je cherche à entrer dans leurs raisons, je leur invente des pensées, leur écris des monologues.

“Hors de France, me dirait Lacan, vos philosophes n’étaient pas moins les amis de l’autocratie que l’Ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg. Alexandre Ier de Russie comprit qu’il fallait dare-dare cesser de faire joujou avec les signifiants si l’on voulait que les semblants restent en place. La force du parti philosophique fut d’avoir l’opinion pour lui. Voltaire a régné, le Roi Voltaire a dit ce qu’il a voulu ou presque, moyennant la précaution de se loger à deux pas de la Suisse. Cette suprématie idéologique, comme disent vos marxistes, ils l’acquirent vers le milieu du siècle à la suite du long travail de sape que rapporte la thèse classique de Paul Hazard sur La crise de la conscience européenne 1680-1715. Quant à moi, je ne fus jamais le Roi Lacan, contrairement à ce que l’on raconte. Les médias furent toujours contre moi. Je fus à contre-courant, à un point que vous n’imaginiez pas au Quartier latin, qui était une réserve d’Indiens. Il me fallait pratiquer l’art d’écrire sous persécution.”

Me voici réduit à quia. Lacan n’a pas tort, même si sa référence date un peu. Disparu en 1981, il ne pouvait connaître le livre de Jonathan I. Israel que j’ai dévoré pendant les vacances d’été, Radical Enlightment, sous-titré Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford UP, 2001. Il y a aussi la somme de Franco Venturi, où j’ai perfectionné mon italien. Mais laissons cela pour une autre de mes Lettres.

Lacan adorait les références érudites, et même cuistres. C’est un jeu que nous jouions, que je joue ici même. Mais si le cercle althussérien au tout début des années soixante connut Leo Strauss, c’est grâce à Lacan, qui en recommandait la lecture dès 1957 (Écrits, p. 508-509), l’information lui étant venue de Kojève.

Pensons-y : Lacan, l’aurait-on laissé poursuivre si on l’avait compris ?

Des indices font penser que la configuration du champ culturel, pour parler comme Bourdieu, est aujourd’hui toute différente. Le lacanisme a progressé. Il avance dans le monde de la psychanalyse, je l’ai dit, et tout le monde le sait, hormis nos duettistes. Mais il faut croire que c’est aussi le cas ailleurs dans la Gesellschaft, à en juger par la façon dont on fête la sortie de ma première Lettre. J’avoue que j’ai la curieuse impression, depuis quelques jours, d’arriver là, retour du désert, comme un hôte impatiemment attendu (expression de Marx concernant John Locke). Ce doit être une idée que je me fais.

J’imagine même que des lacaniens il y en a partout, à la radio, dans la presse, dans l’édition, à la télévision aussi bien sûr, puisque mon frère y officie et s’y multiplie. Ils ne forment pas une secte, une Congrégation, un Envers de l’histoire contemporaine, ils ne sont pas encartés dans un groupe, mais ils ont entendu Lacan, ils l’ont lu, aimé, ils ont la nostalgie des tournois intellectuels de l’époque des révolutions. Peut-être ont-ils été nourris au lycée, comme moi-même, de la grande polémique janséniste, de celle des Lumières, de la polémique terroriste, libérale, romantique, catholique, communiste, surréaliste, existentialiste, structuraliste, situationniste : Pascal, Voltaire, Sade, Saint-Just, Paul-Louis Courier, Stendhal, Lénine, Mauriac, Julien Green (sa remontrance aux catholiques de France), Julien Gracq (La littérature à l’estomac), Sartre, Lévi-Strauss (Diogène couché), Lacan, Guy Debord. On peut ajouter pour le post-structuralisme, comme disent les Américains, le désopilant factum de Jacques Derrida contre John Searle, pourtant bien sympathique, et qui dédie tous ses livres à son épouse Dagmar.

Il y a plus que cela.

Jean-Claude Milner s’interrogeait jadis avec tristesse sur la malédiction pesant sur notre génération. Pourquoi avons-nous cessé de nous parler ? C’est, je crois, Jean-Claude, que nous avons vécu la fin de l’ère des révolutions. Nous portons le deuil de la Révolution. Foucault l’avait anticipé. Il me dit un jour de 1971, me stupéfiant : “La Révolution a cessé d’être désirable”. Je ne voyais pas du tout cela. Je la voyais impossible, donc désirable d’autant plus.

À ceux trop fiers pour se renier, il ne fut pas si facile de retrouver leurs marques. Petit à petit, Badiou, Balibar, Macherey, Milner, Rancière, inventèrent leur chemin. Regnault, Villégier, Wajcman, artistes, ne se prirent jamais à aucune glue. Debray, le chat-qui-s’en-va-tout-seul, prit l’habitude de battre sa coulpe — et parfois sur la poitrine des autres (“Lacan, Dieu des lacaniens”, Régis a écrit cela quelque part). Ewald qui fut le premier de mes élèves avec le spirituel François Georges, auteur d’un pamphlet anti-Lacan célèbre en son temps, est l’éditeur de Foucault avec Daniel Defert. Blandine, après sa thèse magistrale, me disait que les égarements de notre jeunesse nous avaient écartés des postes de haut fonctionnaire que nous étions destinés à occuper (pas moi, Blandine, pas moi) et qui nous auraient donné l’influence que nous n’avons pas. Brigitte monte Ruy Blas à la Comédie-Française (Ruy Blas, oui ; haut fonctionnaire, non). Benny est rabbin, July patron de presse, Geismar Père Joseph de l’Éducation nationale. Mon frère Gérard, lui, est star. “Bravo, Gérard Miller !”, avait-il l’habitude de lancer étant enfant. Grosrichard, successeur de Starobinski dans sa chaire, règne à l’Université de Genève ; nous y avons célébré Dragonetti, nous y avons pleuré sa mort. Vierge de nos folies, Bouveresse fait une carrière de gloire académique, sans que cette gloire éteigne en lui une rancune dont les racines plongent loin dans son enfance (il l’a racontée). Sollers est, dit-on, pape de nos Lettres, sans que sa dignité n’ait entamé sa malice, qui, elle aussi, vient de loin.

Je l’ai trouvé l’autre soir fumant le cigare sur le trottoir vers onze heures du soir (nous sommes voisins). Quinze ans que nous ne nous étions parlé. On reprit la conversation comme interrompue de la veille. C’était trois jours avant la lettre recommandée de M. Denis qui devait changer ma vie. Quelle prescience me fit lui confier qu’une phrase de lui, dite à moi il y a trente ans, chez les Desanti, m’était restée inoubliable ? “Diable ! Et laquelle ?“ — “Ce conseil : toujours renforcer les points forts, jamais les points faibles” — “C’est le principe de Tartakover”, rétorqua-t-il du tac au tac. Merci, Sollers, j’ai toujours fait comme vous m’avez dit.

Quant à Catherine Clément, elle est mon mentor depuis trois jours. Elle pense que je suis masochiste. En conséquence, elle me chapitre. Il faut dire qu’elle m’a connu tout petit. Elle n’était pas bien vieille non plus.

Comme elle m’amuse maintenant, la comédie parisienne que j’ai fuie ! Me voici name-dropper. Je me suis tu vingt ans durant, on me permettra d’être ragoteur pendant deux mois.

J’aurai été le plus lent de tous. Je me suis déjà réinventé une fois en psychanalyste, je reviens en imprécateur. Bouveresse, qui n’a toujours pas encaissé que j’aie osé parler en 1965 de Frege comme je l’ai fait, “en lacanien” (La philosophie et le réel, p. 79 de l’édition poche), présente comme “une alliance momentanée et un peu paradoxale“ son adhésion au “Cercle d’épistémologie” de l’ENS. Mais il ajoute aussi, cher Bouveresse, qu’il n’est pas sans éprouver une certaine nostalgie pour la vivacité de l’époque. C’est de cela qu’il s’agit.

Pourquoi le débat d’idées, le débat public, est-il aussi anémique, feutré ? On chuchote. Mes amis, vous attendez donc des places, que vous bridiez ainsi vos plumes ? Mais ces places, vous les avez. Au reste, à peine de retour, je ne vais pas vous donner des leçons.

Je parlais dans ma première Lettre des Mémoires d’un âne. C’est en somme le Bildungsroman d’un intellectuel. Il commence sa carrière comme un âne quelconque, il va de maître en maître, arrive chez les petites filles modèles, se civilise, devient savant, on ne dit pas s’il entre à l’Académie. La profonde intuition de la Comtesse de Ségur trouve sa confirmation dans la Phénoménologie de l’Esprit : il y a une affinité entre l’animal et l’intellectuel. L’un tout corps, l’autre tout esprit, mais les deux au service du maître.

Hi han ! On pourrait faire mieux. Il manque en France un parti, le parti philosophique, celui des Lumières. Il serait beau de le faire naître.

Les aventures de Cadichon ne nous auront pas menés bien loin, l’autre soir. Les deux petites étaient endormies avant la fin du premier chapitre. Était-ce l’émotion de voir le futur âne savant maltraité par de méchants maîtres ? Que diront-elles quand elles sauront les aventures de leur arrière-grand-père ?

Pour nous faire comprendre jadis, à l’École normale, la mésaventure qui lui était survenue, Lacan prit l’exemple de Spinoza, banni de la communauté juive portugaise d’Amsterdam. On était encore persuadé en 1964, sur la foi de son biographe Lucas, que le kherem dont il fut l’objet avait été pour lui un coup terrible. On croit savoir aujourd’hui qu’il n’en fut rien : le kherem n’était pas un bannissement sans retour, on pouvait faire amende honorable ; ce n’était pas une sanction exceptionnelle, en quelque soixante ans, près de quarante personnes la subirent ; Baruch devenu Benedictus ne fit rien pour la prévenir. Je résume la biographie de Steven Nadler, Cambridge UP, 1999.

Somme toute, l’excommunication de Lacan en 1963 fut un épisode bien plus noir, une sanction sans précédent.

Spinoza avait vingt-quatre ans quand il fut frappé, il fut empêché de poursuivre une carrière de marchand guère florissante, et s’éloigna d’un groupe pour lequel il n’éprouvait guère d’affinités.

Lacan avait, lui, soixante-deux ans. Il avait donné ses dix premiers Séminaires, produit tous les textes que recueille le volume de ses Écrits moins les trois derniers, Position de l’inconscient et Du trieb de Freud, écrits en 1964, et La science et la vérité, composé à ma demande pour les Cahiers pour l’analyse à la rentrée 1966. Il était l’un des pôles de la communauté analytique française, avait formé de nombreux praticiens, comptait de nombreux élèves. C’est la position que les excommunicateurs voulaient atteindre, ruiner.

La communauté analytique était pour Lacan son lieu naturel, sa famille spirituelle, son milieu professionnel. Il n’avait donné aucun livre depuis sa thèse de psychiatrie de 1932, le grand public ignorait encore son nom. Ce nom, le lycéen bibliovore que j’étais ne l’avait rencontré qu’une seule fois avant l’École normale, dans le pamphlet de Jean-François Revel, Pourquoi des philosophes ?, qui lui taillait avec esprit un costume de grand ridicule. Je me souviens d’avoir ri de bon cœur.

Il n’y avait rien d’excessif de la part de Lacan à employer le mot d’excommunication. Des années plus tard, je retrouvai le texte qui le visait, promulgué par l’Executive Council de l’Internationale lors du Congrès de Stockholm.

C’était une autre époque. Ce jugement sans appel, intrinsèquement diffamatoire, fut rendu sans débat contradictoire, après une enquête interne diligentée pour justifier une sanction préméditée, négociée à l’avance avec des représentants de la Société dont Lacan était membre. Le sicaire principal se dit lui-même “un assassin”. La procédure serait aujourd’hui tenue pour exorbitante du droit. Le Saint-Office — aujourd’hui Congrégation pour les œuvres de la foi — est incomparablement plus doux, et certainement plus habile. Jugez-en.

“a) Tous les membres, membres associés, stagiaires et candidats de la Société française de psychanalyse devront être informés que le Dr Lacan n’est plus désormais reconnu comme analyste didacticien. Cette notification devra être effective le 31 octobre 1963 au plus tard.

b) Tous les candidats en formation avec le Dr Lacan sont priés d’informer la Commission des Études s’ils désirent ou non poursuivre leur formation, étant entendu qu’il sera exigé d’eux une tranche supplémentaire d’analyse didactique avec un analyste agréé par la Commission des Études. Cette notification devra être effective le 31 décembre 1963 au plus tard.

c) La Commission des Études, en accord avec le Comité Conseil, s’entretiendra avec les candidats qui auront exprimé leur désir de poursuivre leur formation, afin de déterminer leur aptitude. Ces entretiens devront être terminés le 31 mars 1964“.

L’amusant est que quelques-uns de ceux qui signèrent des deux mains ce Formulaire de proscription se vêtirent ensuite, sinon de lin candide, du meilleur tweed pour se faire les chantres du scepticisme en psychanalyse, et censurer au nom de leur supposé libéralisme le principat de Lacan dans l’École qu’il avait dû fonder proscrit. Appelons cela par son nom : une imposture. Elle dure encore.

Mes amis de l’Internationale ont de la honte quand nous évoquons le texte infâme, ils voudraient qu’il n’eût point existé. Je me garde cependant de retourner le couteau dans la plaie, et leur confesse volontiers qu’à mon avis, Lacan y est pour quelque chose.

Depuis 1953, il s’était trouvé hors de l’Internationale, contre son gré, pour avoir quitté la Société psychanalytique de Paris. Il demandait avec les siens à revenir dans la vieille maison. Mais en avait-il vraiment le désir, le désir vrai ? Rien n’est moins sûr. Il regrettait sans doute d’être coupé de son auditoire naturel, car il n’écrivait que pour les analystes. Mais s’il lui avait été loisible de revenir dans le giron de l’IPA, sa voix aurait-elle porté si loin ? Aurait-il touché le cœur de ma génération étudiante, qui vit en lui un Vercingétorix, un Abd-el-Khader, le héros d’une lutte de libération nationale résistant à l’Empire américain ? C’étaient les années où de Gaulle tenait tête à Lyndon Johnson s’embourbant au Viêt-nam.

Lacan souffrit. Il le confie à Serge Leclaire dans une lettre écrite à Guitrancourt, datée du 10 novembre 1963. Il parle de l’embuscade “au coin d’un bois” dont il est la victime. “Vous savez où je suis. J’y poursuis un travail, depuis plus d’un an soutenu dans les conditions torturantes qui sont maintenant le su de tous”.

La communauté qui était née dans la salle d’attente de la Berggasse où tous les mercredis Freud réunissait ses élèves, cette fraternité, cette maçonnerie qui était devenue internationale de par sa volonté expresse, Lacan en fut retranché pour toujours par les foudres de Stockholm. Il entreprit vaillamment sous nos yeux, avec nous, de former la sienne. L’École, nous dit-il, est une expérience inaugurale — entendez par là que ceux qui le suivraient devraient assumer avec lui une situation d’exclus, la rupture d’avec la tradition.

Les premiers temps, on se réunissait dans le salon du 3, rue de Lille, son cabinet étant au 5. Nous n’étions pas cent, et encore, pour atteindre ce nombre, lui avait-il fallu ramasser des passants dans la rue, je veux dire mettre sur sa liste les jeunots à peine sevrés que nous étions, mes camarades de l’École normale et moi, qui l’écoutions depuis six mois. J’étais le benjamin, vingt ans en février 1964 ; les autres étaient plus vieux de deux ou trois ans. C’était moins que l’âge de Spinoza excommunié, et nous partagions allègrement le sort de Lacan. Nous avions pour l’Internationale et ses suppôts un mépris de fer.

En ce temps-là, l’École freudienne de Paris, c’était une zone libérée, le village d’Astérix. Nous tenions ceux de ses pairs et ceux de ses élèves qui avaient cédé au diktat de Stockholm et pour trente deniers l’avaient renié, pour des Judas, des lâches, des canailles et des vendus. Quelques griefs qu’ils aient pu nourrir à l’endroit de Lacan, pensions-nous, il était honteux de l’avoir livré sous la menace de l’étranger.

Et d’ailleurs, quels griefs contre Lacan ? — sinon sa supériorité. Lacan, paraît-il, comprimait leurs génies, il ne se pliait pas à une loi partagée — pour qui se prenait-il ? —, et puis, il leur avait sans doute donné l’essentiel de ce qu’il pouvait leur apporter, il était temps pour eux de lui faire son affaire, et de se mettre à leur compte pour faire fructifier leur acquis.

Ne t’y trompe pas, Lecteur, ils eurent la peau du vieux. Lacan mourut, consentit à mourir. Mais ce fut pour renaître, vengeur de lui-même. Banni du banquet des analystes, interdit de parole, forclos d’un ordre associatif où il aurait été un-entre-autres, il reparut dans le réel, impossible à supporter, remords vivant de ses assassins, à jamais leur traumatisme.

J’ai dit “lui faire son affaire“, j’ai dit “assassins“. Écoute le plus cynique d’entre eux, ou le plus honnête, au choix, l’élégant Wladimir, trop tôt disparu : “Je suis trop peu occidental pour que, si j’ai essayé, contraint par une nécessité, de poignarder quelqu’un et que la lame a heurté une côte, je la retire en disant : « Oh ! pardon, j’ai glissé et ça a heurté la … » Je recommence, en visant mieux, en essayant de passer cette fois-ci entre les côtes, ou je la retourne contre moi. À ce moment-là, entre Lacan et moi, c’était ça” (Wladimir Granoff, Lacan, Ferenczi et Freud, Gallimard, 2001, p. 30).

Ou encore : “Lorsqu’on a été l’objet d’une tentative d’assassinat, et qu’on en réchappe pour diverses raisons, d’abord la maladresse des assassins, leur impuissance, et son propre savoir-faire ou sa résistance, on a traversé une épreuve qui est jusqu’à un certain point initiatique. Ça change l’homme. À partir de là s’est donné libre cours chez Lacan tout ce que je connaissais y être déjà avant”(idem, p. 60).

Granoff, je l’imaginais comme un personnage de bande dessinée, un Olrik dessiné par Edgar P. Jacobs, jusqu’à ce que je l’aperçoive à la cérémonie en hommage à Leclaire. Il était petit, comme Serge, et parla de façon émouvante de son ami d’enfance. Le Russe assassin est trop modeste. Il ne se rend pas justice. Il réussit bel et bien à tuer Lacan. Seulement, en effet, l’Internationale n’était pas le genre humain.

Le pauvre Granoff n’était que le sicaire. Il tira les marrons du feu pour un autre, qui s’employa à détrousser le cadavre institutionnel de Lacan, plus grand mort que vivant, comme le Duc de Guise. Le mort a raconté l’épisode, qui fait songer à la mort de Pompée, en ces termes (Autres écrits, p. 344) : “Ce fut ma tête simplement qui fut livrée comme dessous-de-table pour la conclusion d’un gentleman’s agreement avec l’IPA. Que soit ici noté pour la drôlerie du fait qu’à peine le négociateur avait-il reçu cash, pour cette livraison, sa reconnaissance à titre personnel, qu’il gravissait la tribune du Congrès, de la sorte de Congrès qui sert de façade à ces choses, un Congrès sis à Édimbourg, disons-le pour l’histoire, pour y faire retentir les mots du désir et de la demande, devenus des mots clefs pour toute l’audience française, mais dont pour s’en faire un mérite à l’échelle internationale, il lui manquait l’intelligence”.

“Holà, Monsieur du Cadavre ! Ce ne sont pas là des manières ! De mémoire de détrousseur, les clients se tiennent cois pendant que nous faisons notre affaire“ — “Tout doux, Vautour! Je suis mort, c’est entendu, ne suis plus rien dans ta confrérie, mais ailleurs je suis quelque chose, et même je suis beaucoup”.

Lacan évoque quelque part l’histoire de l’ivrogne errant sur la place de la Concorde, tâtant la grille de l’Obélisque, et disant : “Les salauds, ils m’ont enfermé”. La proposition est topologiquement impeccable : une courbe fermée tracée sur une surface sphérique la partage en deux zones égales en dignité. Qui est prisonnier, qui est libre, est affaire de point de vue. Jetant Lacan dehors, nos malins n’avaient pas pensé que c’était eux peut-être qu’ils enfermaient, et qu’ils le laissaient libre, lui, d’écumer le vaste monde.

Je suis sûr que l’on voit à mon ton enjoué que je n’en veux pas à ces masques, qui se sont si bien ficelés eux-mêmes dans la trame qu’ils avaient tricotée. Dante les aurait sans doute placés dans le neuvième cercle et dernier, celui où l’on souffre pour l’éternité dans la glace — “eran l’ombre dolenti ne la ghiaccia“ —, mais Lacan avait étendu sur eux une main magnanime. Croisant L* peu avant de mourir, il lui demanda du vin de sa vigne pour sa fille. Nous l’attendons encore.

C’est une dette que tu as, mon archicube. Prends exemple sur Socrate quand il dit à Criton la parole mystérieuse : “À Alscépios (Esculape), nous sommes redevables d’un coq. Vous autres, acquittez ma dette !“ Il faut toujours solder ses transferts.

Ne crois pas, Lecteur, qu’il n’y eut qu’un seul détrousseur. On moque les lacaniens qui singent le maître et parlent son jargon. Au moins est-ce reconnaître une dette. Lacan ne nourrit pas moins les autres. Combien passèrent leur thèse en mettant partout dans Freud, à tort et à travers, métaphore et métonymie ? Combien firent leur réputation dans l’Internationale en divulguant le schéma de l’après-coup, mettant seulement “image mnésique“ là où Lacan disait “signifiant“ ? Il y a des textes où une compulsion maligne leur fait alterner à l’endroit de Lacan larcin et injure.

Le fait clinique est avéré : c’est le plagiaire, toujours, qui hait le plagié. S’il pille en effet, c’est que l’autre lui a pris les mots dans la bouche avant qu’il ne puisse les sortir, c’est l’autre le voleur, c’est l’autre l’effronté qui prétend être l’unique — unique à penser ce qu’il pense, alors que nous sommes deux au moins. Il l’a dit avant ? Qu’a donc à faire le temps avec la vérité ? — ou avec la beauté, quand c’est d’art qu’il s’agit. Le plagié a toujours tort. C’est lui qui a inspiré cette folle passion à son plagiaire, qui l’a captivé, capturé, fait s’énamourer. Et voilà qu’il se refuse, qu’il ne veut pas donner, qu’il dit : “Ceci est à moi !” Vil séducteur ! Avare et avaricieux ! Les idées sont à tout le monde (proposition universelle), donc tes idées sont les miennes (proposition particulière). “Nous sommes jumeaux, dit Dupond à Dupont, il ferait beau voir que tu voulusses être unique“. Bref, c’est la révolte du simulacre : il est la victime de l’original comme l’ombre sur laquelle vous marchez. Quand il vole, il ne vole pas, il récupère.

Une petite camarilla française fit croire des années durant à leurs collègues étrangers de l’Internationale, qu’il existait quelque chose comme une École française de psychanalyse. Ce n’était rien d’autre que l’ombre portée de Lacan. On le sait maintenant qu’on lit Lacan à New York comme à Buenos Aires. Les actions de la prétendue École française ont chuté d’autant.

Vers le milieu des années 80, un universitaire vint me trouver, qui m’exposa qu’il s’était aperçu que le langage était pour Freud une donnée capitale, que son œuvre foisonnait de références à la philologie, à la sémantique, à la rhétorique, bref, que hors du langage on ne pouvait rien entendre à la notion d’inconscient. “Ne savez-vous pas, lui dis-je, que Lacan l’a dit un peu plus précisément que vous voici près de quarante ans ?” — “Non, malheureusement je ne l’ai pas lu. J’ai lu Freud. Ce que je dis est dans Freud, n’est-ce pas ?” On ne manqua pas de traduire en français la belle thèse, qui vérifiait le dit selon lequel du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas, le Pas-de-Calais.

Rendons cette justice aux éminences de l’École française : se dépensant comme de beaux diables pour exploiter les terres du banni qui restait leur unique pensée, et tandis que certains d’entre eux jouaient en France les éclectiques — il n’y a pas que Lui, voyez Bion, voyez Winnicott —, ils diffusaient à l’étranger, dans l’Internationale, certaines des thèses et fortes démonstrations de Lacan, ruinant ainsi peu à peu le crédit de la vieille psychologie générale qui donnait son cadre à l’intellection de Freud par les rank-and-file peu ouverts aux humanités non plus qu’à l’esprit scientifique. Il n’y avait que le nom de Lacan qui faisait plouf, comme Edmond Dantès dans son linceul. On se gobergeait à ses dépens, on devenait un homme honorable, et bientôt une sommité. On demandait même à Lacan d’y applaudir (j’ai les lettres).

Je connus Lacan en janvier 1964. Si je m’entichai de lui à vingt ans, le goût que j’avais eu à treize pour Le Comte de Monte-Cristo n’y fut pas pour rien.

Lacan m’apparaissait comme lui fastueux et tourmenté, tendre et terrible, vengeur dévoré par l’injustice qui lui était faite, attaché à la perte des Villefort, Fernand, Caderousse, Danglars, qui l’avaient livré.

J’ai trouvé cet été un vieux Livre de poche avec une jolie préface du regretté Jacques Laurent, qui dit le Comte “creux et emphatique, animé de la démesure fastidieuse du maniaque, régnant par le seul pouvoir du compte en banque“ (je cite de mémoire). Les connotations du texte sont assez douteuses pour m’avoir fait réfléchir sur ce que le personnage du Comte pouvait bien avoir de juif, comme Laurent l’indique entre les lignes. Je pense que c’est sa passion frénétique de la justice, sa vocation de redresseur de torts, et spécialement des torts qu’on lui a faits, et ce, jusqu’à l’injustice incluse. La passion de la justice n’étouffait pas Jacques Laurent, c’est sûr. Ni non plus Jacques Lacan. Mais moi, oui, elle m’étouffait. M’a fallu l’temps, à moi, et d’l’analyse, pour apprendre à me f… d’la justice distributive, comme Lacan le recommande. À vrai dire, chacun voit que je n’y suis pas encore.

Plus romantique si c’est possible, je voyais Lacan comme le Charlemagne de La légende des siècles, entouré de paladins fourbus, attendant son Aymerillot pour prendre la ville. Cela, je l’ai confié un jour à Elisabeth Roudinesco, qui l’a reproduit. Ce que je ne lui ai pas dit, c’est que le discours de Lacan en 1964 pour la fondation de son École, était tout fourré d’espagnolisme. La “reconquête du champ freudien“, mais c’est la Reconquista, bien sûr. Ce qui le confirme, c’est que 1964 fut l’année du Fou d’Elsa : Aragon y chante la chute de Grenade. Lacan a lu le livre, dont il salue la parution dans le Séminaire XI, page 21 : “… œuvre admirable où je suis fier de trouver l’écho des goûts de notre génération, celle qui fait que je suis forcé de me reporter à mes camarades du même âge que moi, pour pouvoir encore m’entendre sur ce poème”. Je me suis donné le plaisir de l’expliquer un jour sous les murs de l’Alhambra devant une salle d’Andalous.

Quelque chose de moi est resté pris dans cet Acte de fondation, même si je n’en ai nulle représentation. Quelque chose en moi est daté ab schola condita. Cet acte de fondation, je l’ai porté depuis vingt ans aux quatre coins du monde. Pourtant, sur le moment, en juin 1964, ce beau langage altier qui invitait à se battre pour la vérité, à chasser les infidèles de la terre sainte, qui poussait la logique du “retour à Freud“ jusqu’à la croisade, s’il m’enchanta, s’il me rallia, je ne quittai pas tout pour le suivre. Cela restait l’affaire de Lacan, ce n’était pas la mienne.

L’appel de 1964 ne me détourna pas un instant de mes études, de mon diplôme sur John Locke, de l’agrégation de philosophie. Puis, je n’épousai pas sa cause, mais sa fille. Ce que je crus être ma cause, ce fut “la cause du peuple“. Je la rencontrai en 68. Nous y fûmes ensemble, Judith et moi. Lacan fut amical, mais lui votait de Gaulle. Je lui donnai le Petit Livre Rouge, dont je faisais alors mes délices ; il le lut, et m’en fit ce seul commentaire, qui me stupéfia, et me parut d’un étriqué, d’un médiocre … : “Cela permet, me dit-il, de justifier tous les tournants du Parti”.

Un peu plus tard, en 1971, alors que je n’étais pas loin de m’élancer vers une forme d’action dont j’avais déjà fait quelques essais, il m’administra un soir une leçon de politique que mon ami François, qui était là, consigna le lendemain par écrit. Ce texte, tous les ans depuis la mort de Lacan je le relisais les larmes aux yeux (c’est ainsi). Elles séchèrent quand nous décidâmes de le publier ( “Vos paroles m’ont touché…“, Ornicar ? n° 49, juillet 1998).

Puisque j’ai fait lire la prose de l’IPA-1963, laisse-moi, Lecteur, te mettre sous les yeux l’exorde de l’Acte de fondation par lequel Lacan apprenait au monde qu’après tant d’années, Sigmund Freud avait un successeur — s’il m’est permis de parodier l’exorde de La Chartreuse de Parme.

Je fonde — aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique — l’École française de psychanalyse, dont j’assurerai, pour les quatre ans à venir dont rien dans le présent ne m’interdit de répondre, personnellement la direction.

Ce titre dans mon intention représente l’organisme où doit s’accomplir un travail — qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité — qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde — qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi.

Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation à dispenser dans ce mouvement de reconquête. C’est dire qu’y sont habilités de plein droit ceux que moi-même j’ai formés, qu’y sont conviés tous ceux qui peuvent contribuer à mettre de cette formation le bien-fondé à l’épreuve.

Tu trouveras le texte complet dans les Autres écrits.

On dira : tout cela est bien beau, nous ne connaissons pas les faits. Non. Vous connaissez très suffisamment les faits. Et je prétends que, ne les connussiez-vous pas, la seule critique interne des textes historiques, l’analyse de l’énonciation, montrent qui sont les canailles et les salauds, et qui est le type bien. Entendez que j’utilise le mot de salaud et celui de canaille dans des acceptions précises : le salaud sartrien, la canaille stendhalienne. Qui est qui, cela s’entend.

On me dira : vous vous plaignez d’un déni de droit parce que l’on vous a refusé votre droit de réponse, mais l’accorderez-vous à ceux que vous prenez à partie ? Mais oui, tout de suite. Qu’ils lèvent le doigt. Ah, ils avaient si bien pris l’habitude de s’essuyer les pieds sur moi, et depuis si longtemps, que quand le cave se rebiffe, les voilà tout effarouchés, les mignons.

On dit déjà : il y va fort. Moi : “Oh, pas tant que ça“. Sartre immortalisa le pauvre Kanapa d’une injure, une seule, qui faisait, je crois, la chute de l’article. Il faut dire que lorsque l’on s’en prenait à Sartre dans les années 50, avant qu’il ne devienne un saint laïque, on n’y allait pas non plus de main morte. Les guerres médiatiques de l’entre-deux-guerres furent de haute intensité. La Restauration ne gagna pas grand’chose à mettre Paul-Louis Courier à Sainte-Pélagie. Le citoyen de Genève étrilla de belle façon l’Archevêque de Paris. On connaît Fréron par un épigramme, Lefanc de Pompignan par les Quand, les Si, et les Pourquoi. Ne parlons pas de la Fronde. Nous sommes devenus soudain bien délicats.

M. Denis fut le nez de Cléopâtre. En bon Jacques, je suis fataliste : il fallait bien que l’orage éclatât un jour. Voici un demi-siècle que Paris est parcouru des vibrations de haine qu’émettent incessamment les psychanalystes, haines neuves comme au premier jour, dont chaque décennie grossit le fleuve de nouveaux affluents. L’inconscient ne connaît pas le temps, les psychanalystes non plus.

Ceux qui diffusèrent du Lacan sous leurs noms à eux et entre deux injures, les maîtres de la prétendue École française dont je me suis gaussé tout à l’heure, non, je ne les hais point. Ils m’amusent. Je n’ai pas le talent de l’injure, que Lacan avait au plus haut point. Je me moque. Je me moquais quand je gardais un silence invariable sous les insultes que l’on me prodiguait, comme je me moque maintenant que je suis intarissable. Nil novi. Ou, s’il y a quelque chose de changé, comme c’est bien possible tout de même, eh bien, nous mettrons cela sur le compte de l’émotion que m’a donnée le centenaire de Lacan, et maintenant l’anniversaire de sa mort.

Da l’ardore l’ardire. C’était la devise du maréchal de Bassompierre, citée quelque part par Mme de Sévigné (de l’ardeur l’audace, l’ardeur donne le courage d’oser). Oui, le gendre odieux, Monsieur Gendre, JAM, ose jouer Le fils du Comte de Monte-Cristo.

L’effet dit Zeigarnik en psychologie (Écrits, p. 215) consiste en ceci, que les tâches inachevées ont tendance à se répéter. Cela encombre. On fait da capo tant que l’accord n’a pas été plaqué. Purgeons donc le ciel une bonne fois pour laisser derrière nous, au XXe siècle, ce fatras, et entrons frais et dispos dans le XXIe pour entamer le second siècle de la psychanalyse.

À vous lire, Messieurs, celle-ci est à bout de souffle, et vous-mêmes ne vous sentez pas très bien. Vous voyez minuit à votre fenêtre.

Après avoir déserté Lacan, certains surent ne pas insulter le passé. Bien entendu, Lacan n’était pas un client facile. Avec lui, c’était tout ou c’était rien. Pas de chipotage. Ce n’était pas pour tout le monde. Je sais assez pourquoi, moi, j’ai aimé Lacan, pour comprendre que d’autres n’aient pu l’approcher, ou, l’ayant approché, n’aient pu rester longtemps près de ce soleil, de cette fournaise. Daniel Widlöcher, qui est depuis juillet le Président de l’Internationale, qui fut l’analysant de Lacan et s’écarta de lui sans pour autant le maudire, du moins à ma connaissance, je n’ai pas à me forcer pour souhaiter la réussite de son mandat.

Il conta jadis à Elisabeth Roudinesco sa dernière entrevue avec Lacan : “Vous êtes presque tous médecins, et l’on ne peut rien faire avec les médecins. De plus, vous n’êtes pas juifs, et j’ai eu tort de miser sur des non-juifs. Vous avez tous des problèmes avec votre père, c’est pour cette raison que vous agissez ensemble contre moi” (Histoire de la psychanalyse en France, tome II, p. 367).

Quand je lus ce passage, je pensai : Lacan vit en moi celui-là dont il annonçait la venue à Widlöcher dans cet ultime adieu. Widlöcher le quitta fin 1963, j’arrivai en janvier 64, non-médecin, juif, fils de mon père.

Non seulement non-médecin, mais professant depuis l’âge de cinq ans que le seul métier que je ne ferai jamais, c’était médecin. La médecine était l’apanage de mon père, et j’avais pour principe de ne lui disputer rien de ce qui était à lui, mais de ne le laisser jamais empiéter en rien sur ce qui était mon domaine à moi.

Juif. Oui, juif on ne peut plus juif. Juif sans rite ni religion, juif au cœur circoncis et à la nuque raide, juif de la diaspora, juif sans famille autre que mon père, ma mère, mon frère, juif fidèle, ayant la trahison en horreur, lié à jamais par la parole donnée, attaché au livre et sachant lire comme c’est le trait immémorial des siens, juif frémissant d’affronter des épreuves en héros, et démontrant en attendant les plus mauvaises manières en société quand quiconque se permettait de jouer les Ponce-Pilate devant la vérité.

Fils de son père, oui, ô combien, et se débattant avec fureur contre le surmoi féroce que ce père admiré avait fait naître en lui.

Je m’étais bien aperçu que le fait que je sois juif comptait aux yeux de Lacan, et en ma faveur. Il me parla un jour de deux des siens qui l’avaient trahi : “Et pourtant, ce sont des juifs, me dit-il, la corruption des meilleurs est la pire (cela, dit en latin)”. Sans doute savait-il flatter le préjugé de la race.

Je ne suis plus celui-là qui n’en pouvait plus de porter le poids de la vérité à dire en tous lieux et circonstances, et que l’analyse a apaisé. Mais je le suis encore très suffisamment pour m’être reclus moi-même dans mon Château d’If pendant vingt ans, et revenir maintenant, plein d’usage et raison, jouer Ulysse au banquet des prétendants.

Mes amis, amis du Champ freudien, amis de l’Internationale, rivaux de la Nébuleuse, voulons-nous laisser la psychanalyse otage de MM. Denis et Diatkine, dont toute la France voit ce qu’ils sont ? Ce sont les mêmes, exactement les mêmes, que ceux qui réussirent à exclure de la psychanalyse internationale le plus grand psychanalyste qui fût depuis Freud, et ce, avec des arguments du genre : “Et hisseprenpourki, çui-là?”

Je dis que ce sont les mêmes selon le principe d’identité que démontre le couteau de Jeannot (toujours la note 1 de la page 506 des Écrits). On change le manche du couteau, puis on en change la lame, et c’est toujours le même couteau de Jeannot. Oui, en vertu du principe du couteau de Jeannot, devant l’opinion éclairée de France, d’Argentine, du Brésil, et autres lieux, j’accuse MM. Denis et Diatkine d’avoir fait exclure Lacan en 1963.

– Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né ?

Reprit l’agneau, je tette encor ma mère.

– Si ce n’est toi, c’est donc ton … père.

Il faut enfin que cela finisse.

La psychanalyse a besoin au XXIe siècle de l’Internationale — je dis, de l’IPA —, mais d’une IPA à l’argentine, vive, tolérante, ouverte, intelligente — bref, francophile, et un brin lacanisée s’il se peut. C’est avec les Argentins de l’IPA et avec ceux de l’EOL, l’École argentine du Champ freudien, que j’ai choisi de célébrer le centenaire de Lacan en avril dernier. Nous n’avons pas besoin de nous retrouver dans une même association pour être des compagnons et des amis. Nous avons bien des combats à mener ensemble, et non point les uns contre les autres.

Mardi 11 septembre. Messe ce matin à Saint-Germain-des-Prés, pour Marie-Angéline. Les larmes me montent aux yeux dès que la chorale entame le chant d’accueil :

Viens Esprit de Sainteté, viens Esprit de Lumière,

Viens Esprit de Feu, viens nous embraser.

Sur qui, sur quoi je pleure exactement ? Freud dit que l’affect est toujours déplacé, Lacan le répète.

Pauvre Marie-Angéline ! Tous t’aimaient, et toi, tu ne t’aimais pas. L’analyse n’a rien pu. Pauvres de nous ! malheureux aux prises avec le réel. Nous pouvons trop peu avec les moyens du sens. Je pleure sur toi, je pleure sur nous.

Ses parents crurent en moi quand tous ou presque de leur génération me vomissaient. Et je leur suis fidèle, et pleure avec eux.

Beauté du geste de la maîtresse de chant, élevant rythmiquement son bras dans un mouvement gracieux qui exalte son visage, sa chevelure blonde, lumineuse dans le chœur. Que cette femme est belle, complétée de son bras …

Peut-être pleuré-je aussi sur Jacques Lacan, aujourd’hui, à Saint-Germain-des-Prés, devant le cercueil de Marie-Angéline.

Dimanche, au cimetière, les petites filles jouaient gaiement entre les tombes, nous devisions. Manquait le rite. Rien ne prévaudra contre le rite, dans les siècles des siècles.

Freud disait que la religion était une illusion. Oui, mais à ce compte la psychanalyse en est une aussi. Le Nom-du-Père n’est qu’un symptôme, mais le sujet supposé savoir, pivot de la cure, n’est qu’un artifice de structure.

“Écrasons l’infâme !” Hum … Je me contente de la séparation de l’Église et de l’État. Le petit père Combes suffit à mon bonheur. Dans la lutte pour domestiquer Biotech, le nouveau Moloch, les lacaniens ont leur place aux côtés des humanistes et des chrétiens.

La file s’ébranle de ceux qui vont communier. Rite pour moi étrange, primitif, que je n’ai jamais bien compris. Avec ma folie de fidélité, si j’avais été élevé dans une religion, aurais-je jamais pu la quitter ?

Qui a jamais vu plus juste en politique que Mauriac ? De mon temps, personne. Quel tact divin ! Quels traits de feu dans la polémique !

Le sermon me sort de ma rêverie, et me déchristianise.

Encensement du cercueil. Présence de l’archaïque et du mystère, à deux pas des Deux Magots. L’inconscient, ni le cœur ne connaissent le temps. Ce qui fut perdure, est présent, est là dans ces étranges bâtisses, églises, temples, synagogues, mosquées.

Une mort, ce sont toutes les morts, dirait Borges. La mort de Marie-Angéline est la mort de Jacques Lacan.

Mon Dieu, quand saurons-nous lui donner, à lui aussi, une sépulture décente ? Encenser son cercueil, et laisser les morts enterrer les morts ?

La lettre de Jean Allouch dans Libération ce matin fait promesse. Je me renseignerai sur le lévirat.

Suis-je dans l’histoire de la psychanalyse parce que je suis le gendre ? J’ai été séduit par une intéressante jeune fille quand j’avais vingt ans. Elle ne manquait pas de soupirants, je vous prie de le croire, comme son père ne manquait pas d’élèves, et qui étaient plus que moi. Elle me choisit. Je comprends que mes rivaux en aient gardé du dépit. Eux aussi m’ont choisi, mais pour leur souffre-douleur, et me sont restés fidèles. Trente-six ans après, pourraient-ils pas m’accorder l’oubli des mes fautes ? Les crimes de l’amour, de tous sont les plus pardonnables.

Maria me téléphone, de Milan. Elle est heureuse. Un fils lui est né. Elle l’annonce à son analyste. “Et comment s’appelle-t-il ?” — “Jacopo”.

Commencé le 9 septembre à Guitrancourt et achevé à Paris, le 11

Nota bene : l’épithète “clair comme le jour” est empruntée à un écrit de Fichte.

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PETITE DIGRESSION

par Voltaire

Dans les commencements de la fondation des Quinze-Vingts, on sait qu’ils étaient tous égaux, et que leurs petites affaires se décidaient à la pluralité des voix. Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d’argent ; aucun d’eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne. Leur odorat était plus fin que celui de leurs voisins qui avaient deux yeux. Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens, c’est-à-dire qu’ils en connurent tout ce qu’il est permis d’en savoir ; et ils vécurent paisibles et fortunés autant que des Quinze-Vingts peuvent l’être. Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue ; il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes ; enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu.

Ce premier dictateur des Quinze-Vingts se forma d’abord un petit conseil, avec lequel il se rendit le maître de toutes les aumônes. Par ce moyen personne n’osa lui résister. Il décida que tous les habits des Quinze­Vingts étaient blancs ; les aveugles le crurent ; ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs, quoiqu’il n’y en eût pas un seul de cette couleur. Tout le monde se moqua d’eux ; ils allèrent se plaindre au dictateur, qui les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d’esprits forts, de rebelles, qui se laissaient séduire par les opinions erronées de ceux qui avaient des yeux, et qui osaient douter de l’infaillibilité de leur maître. Cette querelle forma deux partis.

Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n’y avait pas un habit rouge aux Quinze-Vingts. On se moqua d’eux plus que jamais. Nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi ; on se battit longtemps, et la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits.

Un sourd, en lisant cette petite histoire, avoua que les aveugles avaient eu tort de juger des couleurs ; mais il resta ferme dans l’opinion qu’il n’appartient qu’aux sourds de juger de la musique.

L’ETERNEL PATAPOUF

par Jacques-Alain Miller

1

D’écrit en français, il est rien que je préfère à cette “petite histoire”. La sagesse serait de n’en rien dire. N’est-ce pas limpide à couper le souffle ? C’est la Méduse du Witz. On s’en libère par le rire.

2

Freud va chercher ses mots d’esprit dans des anas. Il raisonne sur des bons mots qui se font remarquer, ce qui suppose que, le reste du temps, la conversation ne pétille pas vraiment. Chez Voltaire, tout est Witz, on est dans l’élément même de l’esprit, c’est la forme a priori de sa perception du monde.

3

Quatre petits paragraphes, et il y a tout, comme dans le café de Lagoupille: une politique, une métaphysique (à l’envers), une logique, une éthique, et une esthétique aussi, exhibée par le style.

4

À relire ces temps-ci ces monologues que l’on appelle “mon cours”, je vois bien que curieusement ma langue – ma version de lalangue – porte l’empreinte de Molière et celle de Voltaire. Je n’ai jamais su faire obscur – sinon en y travaillant beaucoup, à l’École normale… Dire vite m’a toujours paru une vertu. Mais la rapidité n’est pas tout : il faut, pour que je sois content, que les rapports entre les termes se voient. Ma parole est une escrime, je porte des bottes, je fais des moulinets, je me fends. Qui est en face ? Personne de qui je parle. C’est l’éternel Patapouf, l’ennemi de Voltaire

5

J’ai peine à croire Mauricio quand il me dit que la Petite Digression n’existe pas en espagnol. Si c’était le cas, je serais fier de l’avoir mise en circulation en Argentine, où cela pourrait faire quelque bien… Il est vrai que, sitôt la “dictature“ superbement dénoncée (que nous n’avions jamais subie jusqu’alors), nous avons eu Robespierre et Napoléon. Lacan n’hésite pas à rappeler aux Allemands – captatio malevolentiae – où l’amour de la critique les a conduits vers 1933. Il se plaçait sous l’égide des Lumières, mais en politique il raisonnait  souvent en romantique. Avec ça, le plus libéral du monde.

6

Il y avait à l’École freudienne quelque chose des Quinze-Vingt (saura-t-on traduire ça à Buenos-Aires ? C’est le nom de l’hospice fondé à Paris par Saint Louis, au bénéfice des aveugles). Cela tenait sans doute aux élèves, le directeur étant, lui, assez voltairien pour avoir dit : “se passer du Nom-du-Père à condition de s’en servir“.  Mais enfin, ce n’était pas un succès, ce succès…

7

Les psychanalystes sont condamnés à parler de ce qu’ils ne voient pas. C’est pourquoi ils y mettent une telle conviction, qu’ils aient la foi du charbonnier ou qu’ils soient rongés par un doute dont ils se cachent. Les plus malins, depuis longtemps, ne croient plus à l’inconscient: à force de s’en servir, on s’en passe.  Les plus malins ? En psychanalyse, ce sont les plus débiles, et ils deviennent nécessairement, dit Lacan, des canailles (mot de la langue classique). La chasse aux canailles obsède Stendhal, voltairien sous la Restauration (voir le conte du charmant évêque d’Agde répétant le signe de croix devant le miroir). Au lieu de parler de ce que vous ne voyez pas, parlez de ce que vous entendez, dit Lacan en substance, et de ce que c’est que de parler et d’entendre.

8

Il y a les cinq sens, certes, et puis il y a  le fantasme, le réel du jouir, et le réel du symbolique. Voltaire respecte la jouissance, il respecte les mathématiques, mais le fantasme de l’autre le fait rire. Il dit : “Regardez donc l’imbécile”. Mais c’est lui qui n’entend rien aux “pouvoirs de la parole”, que pourtant met en scène la Petite Digression. Aux cinq sens près, tout est fantasme, dit Lacan. Ce pourrait être du Voltaire.

9

C’est le plus borgésien des contes de Voltaire. Il faudrait peu de choses pour que Petite digression devienne Tlôn Uqbar Orbis Tertius, ou Le Congrès. Il faudrait seulement rire un peu moins. Non pas pleurer (c’est bon pour les chantres du  sentiment tragique de la vie, de Pascal à Unamuno) : avoir de la compassion,  de la compassion pour soi-même veux-je dire, de la lucidité. Les Lumières, c’était les Quinze-Vingt, et Voltaire, leur dictateur (on l’a dit). Petite digression ne parle que de la dictature d’opinion : et si Voltaire pensait à lui-même ?

10

Borgès, aveugle, parlait des couleurs sans hésitation, je l’ai entendu. De quoi devrait parler un aveugle ? Il est comme tout le monde, passionné par l’objet perdu. Pourquoi parler de ce qui est sous le regard, sous la main ? Bien sûr, on ne parle que de ce qui est hors de portée. Ces empiristes veulent toujours vous rabattre le caquet. Voltaire était anglomane, c’est ce qui l’a perdu, comme Wittgenstein. “Ce dont on ne peut parler, il faut le taire”, cette sagesse, qui est celle de la Petite digression, est un peu courte. Chez Carnap, c’est franchement la dictature du pion. Au moins Kant, pour être dans le fil de Voltaire, ajoute : “ … mais on ne peut s’empêcher d’en parler”. “Parlez de ce que vous connaissez” – eh bien, on n’irait pas loin…

11

Pourquoi Maximilien est-il à l’horizon ? Parce qu’à toucher aux semblants, à mettre au jour le fondement de semblant du lien social, à passer la croyance à la toise des cinq sens sous prétexte de rendre la société raisonnable, on délégitime les signifiants-maîtres de la tradition, et la rétribution ne saurait tarder. Joseph de Maistre plus vrai que Voltaire (sans doute fut-il voltairien, comme tout le monde, avant 89). Seulement voilà, la Restauration ne marche pas.  Chateaubriand sait déjà que c’en est fini pour toujours, que l’idéologie scientifique a eu raison de la tradition. La Révolution en effet, c’est le discours de la science en marche (son effet catastrophique sur les Français). Voltaire est son Saint Jean-Baptiste. N’avait-il pas fait de Newton son nouvel évangile ?  À Petite Digression, Grande Révolution.

12

Je lisais à Venise, en italien, les réflexions d’un Hongrois. Quelle pitié, dit-il en substance, que l’unité allemande se soit faite sous les Hohenzollern, ces butors, ces malappris, ces parvenus, plutôt qu’autour des Habsbourg, qui étaient des gentilshommes, en qui vivait encore le sens de la res publica et de la souveraineté impersonnelle. Avec l’universalisme abstrait est arrivé le nationalisme, et le règne fatal des héros. Napoléon genuit Bismarck, qui genuit Guillaume II, “falso monarca, per il quale l’esercizio del potere non é una funzione e un sistema di ruoli, bensi un cimento romantico, eroico, spettacolare, individuale“, et vient  Hitler. Istvan Bibo, qu’inspire Gugliemo Ferrero, rêve en 1942 d’une monarchie voltairienne, d’un roi-philosophe. Patience, c’est aujourd’hui l’ère de Plus-personne (cf. “L’Autre n’existe pas et ses comités d’éthique“).

13

La grande douleur des libéraux : “Pourquoi, pourquoi, les hommes ne restent-ils pas dans les limites de la simple raison ?”. A l’exception des Anglais, qui ont avec le réel ce rapport robuste et sain (sauf Carlyle…) que célébrait Lacan après-guerre, les peuples se racontent des histoires. La tristesse des libéraux français est à ranger sur l’étagère des grands affects politiques à côté des  nostalgies légitimistes. Les Anglais ne croient pas aux “idées (les Écossais, bien davantage, et les Américains tout à fait). C’est d’ailleurs pourquoi ils donnent le ton à l’IPA. Ils gardent leurs croyances pour leur privé, comme un petit délire qui ne fait de mal à personne, et dont on ne fait pas étalage. Si ce réalisme salubre a enthousiasmé Voltaire, c’est que lui était français. Il en a aussitôt fait un système, et radical  comme il en est peu — se moquant de tout, jouant le dessalé. C’est ce que ne font pas les Anglais, justement : une fois les “idées” devenues coutumes, entrées dans l’ordre des choses, ils les respectent comme choses qui existent. Quant au non sublime de 1940, il laisse sur place les calcul de la boutique. Anglomanie n’est pas anglitude.

14

Les Anglais  cesseront-ils un jour d’avoir l’usage du vieux signifiant royal ? C’est l’enjeu du feuilleton qui passionne encore cet été. Le discours de la science  trouvant à s’accomplir par les parties de jambes en l’air de Lady Di… La dialectique a de ces ironies. Pascal appelle ça “le nez de Cléopâtre” (c’est du Voltaire …). La dialectique est toujours ironique, et chez Hegel d’abord, comme  Queneau l’a illustré. Le dimanche de la vie veut dire qu’il n’y a plus de rhéteur à vous tromper : fin des pouvoirs de la parole, fin de l’histoire, fin de la “petite digression“ (la “pré-histoire”), on peut commencer à dormir. Le rêve logico-positiviste et libéral : chaque mot à sa place, tous consommateurs, désossés  comme Valentin…

15

La Petite Digression, c’est L’Enchiridion du non-dupe. Qu’est-ce que le non-dupe ? Celui qui se moque des pouvoirs de la parole. Il croit que ce n’est rien que  semblant. Cette croyance est erronée, et c’est par là qu’il est débile, qu’il erre, et que, psychanalyste (donc spéculant sur les pouvoirs de la parole), il en devient canaille. Le réel en jeu lui échappe, que lui voile son rire. Voltaire pourtant  sait qu’on n’y coupe pas, voir le topos du dernier paragraphe, sa clausule infinitisante. Quand c’est fini, ça recommence  — après un blanc, riverrun, past Eve and Adam’s, … Pourquoi cette répétition ? Pourquoi, loin de se garder “paisibles et fortunés”, devenir des “enthousiastes” ? La cécité du conte, c’est la castration. Nous avons toujours un sens en moins. C’est ce que veut dire qu’“il n’y a pas de rapport sexuel”.

16

Cette Petite Digression est un blasphème. Les yeux sont pour ne point voir. Le voyant est toujours aveugle (Tirésias). « Je voudrais savoir ce que voit les aveugles », dit un psychotique (relevé par Roger Wartel). La sottise des satires est de méconnaître la puissance des choses absente.  Lacan n’a pas insisté dans la voie de Situation de la psychanalyse en 1956. . “Il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes; enfin on le reconnut pour le chef de la communauté”— mon dieu, mais c’est toute l’histoire de la psychanalyse … Et peut-être toute l’Histoire, théorie d’incroyables charismatiques, suivis de leurs interminables cohortes bureaucratiques — quand leur “petite digression“ a marché. La question est seulement de durer.  Quand l’artifice est un peu usé, il devient mettable par le gentleman, comme l’indique l’anecdote de Brummel… Heureusement, pour la psychanalyse, c’est mal parti…

17

Ou tout n’est que théâtre d’ombres, opéra-buffa, scénographie de semblants, ou il y a du réel. Peut-être le réel aime-t-il le semblant, comme l’Absolu veut être auprès de nous (Hegel). La trajectoire analysante de l’impuissance à l’impossible, mène simultanément du tragique au comique. La passe  en est le Witz, voire le limerick.. Il y faut quelque part un petit clin d’œil (l’œil japonais de Florencia).  Comme le sourd de Voltaire, on tient à son réel à soi, qui est justement ce qu’il ne peut connaître… Si tout était faux-semblant, sophistique, escroquerie, il resterait encore les mathématiques. Stendhal ne respectait que ça. On est pour lui mathématicien ou canaille — ou alors émotif, un peu débile, comme ses héros. Ah ! Faire le psychanalyste mathématicien … le rêve lacanien.

18

L’astuce, la ténacité, la vaillance de Voltaire. Il avait tout fait, 89 n’eut qu’à déblayer. Comme il mérite la haine de Maistre ! Admirable puissance du sceptique combattant, de notre Lucien. Étonnant enthousiasme de l’incrédule    (il jouissait de crever les outres). Célébré par le monde dont il était la ruine (il n’avait pas voulu cela…).

19

“Suspends” ton jugement là où manque l’expérience sensible,  et tout ira pour le mieux. L’utopie libérale, la discipline logico-positiviste, prolongent l’ascèse antique. C’est une façon de faire avec l’Autre barré — faute du savoir, renoncer à l’acte. Érasme, Montaigne, Voltaire. Descartes n’a pas sa place dans la série, car lui “croit” au réel ( mais sait aussi  la puissance des semblants  sociaux : pas touche, dit-il ). La psychanalyse est cartésienne, non pas voltairienne. Le Cogito vaut pour l’aveugle,  rien ne lui interdit les mathématiques, le divan non plus.

20

L’hospice pour aveugles devenus asile de fous. La leçon de Voltaire, sans la satire, se résume à un plat “Tenez-vous en aux faits”, qui finira par donner Monsieur Homais, et, au mieux le délire positiviste ( Auguste Comte, fou comme un lapin…Visitez donc sa “ Chapelle de l’Humanité“ à Paris, où se réunit parfois notre Collège franco-brésilien). La fiction tient au fait comme une tique à la peau d’un chien. Bentham plus vrai, plus sage, plus Confucius, plus pratique que Voltaire : c’est un juriste.

21

“La raison depuis Freud”, c’est  tout à fait autre chose. Quelque chose comme : les Lumières plus l’objet petit a, pour le dire à la Lénine ( “Les Soviets, plus l’électrification” — sauf qu’avec l’électricité, les Soviets tiennent encore le coup; après, c’est : “L’électronique, moins les Soviets”…).

22

C’est l’heure de déjeuner. Je pense à un Witz qui doit être dans le Spicilège de Montesquieu, et qui dit à peu près : “Vous vous empêchez de dormir pour faire de la philosophie, alors qu’il faudrait faire de la philosophie pour bien dormir”.

Divertissement de ce dimanche 17 août 1997,  à Paris