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Paris, le 2 août 2011

I.

La conversation de ces deux jeunes femmes roulait sur la diffamation dont Lacan faisait encore l’objet trente ans après sa mort. La première me reprochait mon silence sur « un dégoûtant ramassis de saloperies », la seconde « une complaisance qui aura permis aux modernes Erinyes de se sentir autorisées à dire n’importe quoi sur celui qu’elles poursuivent d’une hainamoration implacable et éternelle ». Si les deux amazones me communiquèrent sans peine leur fièvre d’arracher la tunique de Nessus consumant Hercule, comment leur désir devenu mien aurait-il été sans perplexité ? Lacan, je l’avais connu, fréquenté, pratiqué seize ans durant, et il n’avait tenu qu’à moi de porter témoignage. Pourquoi m’être tu ? n’avoir rien lu de cette littérature ?

étudiant son enseignement, rédigeant ses séminaires, prenant le sillage de sa pensée, j’avais négligé sa personne. Préférer sa pensée, oublier sa personne, c’était ce qu’il souhaitait qu’on fasse, au moins le disait-il, et je l’avais pris au mot. Sans doute avais-je toujours eu soin, par méthode, de référer ses énoncés à son énonciation, de ménager toujours la place du Lacan dixit, mais ce n’était nullement faire cas de sa personne. Au contraire, ne dire mot de sa personne était la condition pour m’approprier sa pensée, approprier ma pensée à la sienne, je veux dire universaliser sa pensée, opération où le tien et le mien se confondent et s’annulent. 

Je m’étais intéressé à élaborer ce qui, de la pensée de Lacan – mot qui le faisait rire – pouvait être transmis à tous, sans perte, ou avec le moins de perte qu’il était possible, et que chacun pouvait ainsi faire sien. Cette voie était celle de ce qu’il appelait, d’un usage qui lui était propre, le mathème. Or, cette voie implique par elle-même une certaine disparition du sujet et un effacement de la personne. Faire néant de la personnalité singulière de Lacan allait donc de soi. Je la signalais dans mes cours, mais c’était pour la soustraire, la laisser tomber, la sacrifier, si je puis dire, à la splendeur du signifiant. Ce faisant, je me sentais être partie prenante de ce temps futur que, de son vivant, il appelait de ses vœux, celui où sa personne ne ferait plus écran à ce qu’il enseignait. En somme, la voie du mathème m’avait conduit à garder le silence quand j’aurais eu à faire quelque chose que mes deux jeunes amies appelaient le défendre

Mais le défendre, je l’avais fait de son vivant, et jusqu’au bout, quand il était aux abois, puis à la dernière extrémité. À quoi bon le faire, lui mort ? Mort, il se défendait très bien tout seul – par ses écrits, son séminaire, que je rédigeais. N’était-ce pas assez pour faire voir l’homme qu’il était ? 

Sollers me tannait pour que j’obtienne de Lacan qu’il se laissât filmer à son séminaire. C’eût été un document pour l’histoire, et sans doute un véhicule pour propager la vraie foi. Là était pour lui le vrai Lacan. Je souriais, bien décidé à ne pas le demander à Lacan, sachant fort bien que je serais rebuté. Sur la scène du séminaire, Lacan donnait certes quelque chose au théâtre, mais, à ses yeux, c’était afin que ça passe, ce qu’il avait à dire, dans l’instant de le dire. Sa semblance, cette nymphe, n’était pas à perpétuer. C’était une concession faite à la « débilité mentale » de ce parlêtre qu’il fallait bien captiver par quelque « obscénité imaginaire » pour qu’il retienne quelque chose du propos. Il disait qu’on ne l’entendrait enfin, au sens de le comprendre, que lorsqu’il aurait disparu. 

Il abordait chacune des séances du séminaire comme une performance à réaliser, mais, en ce temps-là, les performances, on ne les enregistrait pas. Déjà, mobiliser une sténotypiste pour noter un cours, en ce temps-là c’était bizarre, cela ne se faisait pas en Sorbonne. Cependant, même quand on vit apparaître les premiers petits magnétophones, qui bientôt se multiplièrent autour du pupitre de Lacan, la sténo resta là, comme une butte-témoin des siècles passés. 

Xénophon déjà, dit-on, avait fait usage de cet art pour noter les paroles de Socrate.

II.

Toujours est-il que ce résidu, ce déchet, ce caput mortuum de mon Orientation lacanienne, je veux dire la personne de Lacan, je fus soudain enchanté à l’idée de la faire vivre, de la faire palpiter, de la faire danser, comme je sais faire vivre, palpiter et danser concepts et mathèmes. 

Était-ce désir de le défendre, de lui rendre justice, de le justifier, d’en faire un juste ? Lacan n’était pas un juste. Il n’était pas tourmenté par le devoir de justice. Il m’avait même dit, et dit à tous, à la télévision, l’indifférence qu’il vouait à la justice distributive, celle qui veut que, de chacun, il en soit selon ses mérites. Il avait même eu le toupet de prétendre passer inaperçu, comme le discreto de Gracián, alors que sa personne tirait l’œil depuis longtemps, qu’elle était devenue assez tôt dans sa vie une occasion de scandale, et qu’il était connu comme le loup blanc depuis la sortie de ses écrits

Non, je n’avais pas le désir de le défendre. Il se peut bien qu’il ait été indéfendable. J’avais le désir de le rendre vivant – vivant pour vous, qui après lui vivez, puisqu’il semblait que lire son séminaire, ce monologue prononcé sur scène toutes les semaines, durant près de trente années, ne suffisait pas à vous le faire voir dans la densité de sa présence et les extravagances de son désir.

Mais alors, pourquoi le mot de justice s’est-il rappelé à moi ? C’était en raison, sans doute, du lien que la tradition établit entre jugement et résurrection. Et je me disais que c’était sans doute ce désir de résurrection de Lacan qui, cheminant en moi à mon insu, m’avait inspiré de choisir pour emblème d’un congrès récent de l’Ecole de la Cause freudienne, la fresque de Signorelli à Orvieto – celle de la résurrection des corps le jour du Seigneur – que Freud évoque dans la Psychopathologie de la vie quotidienne

J’avais écrit à cette occasion : « Debout les morts ! ». C’était sans doute un entre tous que j’entendais faire revivre. 

Donc, l’idée me vint d’une Vie de Lacan.

III.

Elle fit lever en moi de multiples échos, et d’abord un souvenir. 

Je me souvenais de m’être jadis demandé, lorsque Lacan était encore vivant, pourquoi je n’étais pas à Lacan ce que James Boswell avait été à Samuel Johnson. Pourquoi n’écrivais-je rien de ce que je voyais et entendais de Lacan tous les jours, surtout les fins de semaine où j’étais si souvent auprès de lui, dans sa maison de campagne de Guitrancourt, à une heure de Paris ? Je constatais que jamais je ne notais un seul de ses propos familiers, alors que j’aimais bien lire ceux de Martin Luther ou Anatole France. Jamais je n’inscrivais un dit, une date, un événement. 

Mais cette idée m’avait tout de même suffisamment travaillé pour que j’entreprisse la lecture de Life of Johnson, 1 300 pages dont je ne connaissais jusqu’alors que des extraits scolaires. Boswell consigna en effet, au jour le jour, et durant vingt ans, ce que vivait et disait le Dr. Samuel Johnson, qui fut au XVIIIème siècle la grande figure des lettres anglaises, l’arbitre de toutes les élégances littéraires. On ne le lit plus, mais on lit encore la Life. Boswell confessait que, durant ces vingt ans, il avait eu constamment dans l’esprit le projet d’écrire la vie de Johnson, et que Johnson, le sachant, répondait à ses questions pour nourrir l’ouvrage, et que celui-ci donne de lui « une représentation exacte ». Il lui confiait ce qu’avaient été son enfance, son adolescence, ses années de formation, les événements qui avaient eu lieu avant leur rencontre. Boswell notait tout de la conversation du Dr. Johnson, qui consistait essentiellement, aux dires du commensal, en des monologues « d’une vigueur et d’une vivacité extraordinaires ». 

Le Dr. Lacan, on ne s’aventurait pas à le questionner sur sa vie présente, et sa vie passée semblait l’indifférer profondément. Je l’avais interrogé deux ou trois fois à ce sujet, et j’avais obtenu des réponses, mais si lapidaires et surprenantes qu’elles me restaient en mémoire sans que j’aie eu besoin de les noter. De plus, il faut avouer que sa conversation familière, à la différence de celle de Johnson, n’était pas marquée par beaucoup de vigueur et de vivacité. Cette vigueur et cette vivacité, il les gardait pour le long monologue de son séminaire, tandis que sa conversation était, à dire vrai, plutôt celle de ses familiers. Il nous dirigeait, au temps où je l’ai connu, vers la narration et le commentaire de petites anecdotes et de petits faits vrais sur toutes choses en ce monde, pourvu que ce fût original et piquant. Je lui disais qu’il nous faisait composer à table de nouvelles Nuits attiques. Aulu-Gelle est d’ailleurs cité par lui dans les Écrits. Disons que cela ressemble à du Macrobe, si cela vous renseigne.

On ne pouvait donc trouver auprès de Lacan la même ressource que Boswell auprès de Johnson. Johnson professait que la vie d’un homme ne saurait être mieux écrite que par lui-même. Boswell était évidemment soutenu et comme aspiré par le désir de se mettre à cette place. Life of Johnson est en quelque sorte une autobiographie écrite par un autre. À moi il était échu d’écrire, non pas la vie de Lacan, ni sa conversation, mais ses séminaires. Personne, certainement, ne l’aurait fait mieux que lui-même. D’ailleurs, saisi d’émulation après la parution du séminaire des Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, qui fut le premier à sortir, il s’était proposé de rédiger lui-même L’éthique de la psychanalyse. Il n’alla pas loin avant de faire une longue interpolation, et laissa le tout dans ses papiers. C’est pourquoi le premier séminaire que je rédigeai après sa mort fut celui-là. Donc, je fus son tenant-lieu à cette place. M’y appelant, il avait d’ailleurs été assez généreux pour me dire, à propos de ce séminaire des Quatre concepts : « Nous le signerons ensemble ». C’est moi qui reculai devant cette signature qui me paraissait exorbitante, « Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller », par un trait de modestie qu’il ne manqua pas de relever pour me le décocher en retour, dans la postface que je lui avais demandé d’écrire pour cette première parution. J’avais cru plus digne de moi – modestie est aussi orgueil – de m’effacer, et de faire mettre au dos de la couverture la formule « texte établi par… », qui était celle de la collection Budé pour les éditions de textes grecs et latins. 

Johnson avait donc avec sa propre vie un rapport autobiographique. Ceci n’est pas permis par le discours psychanalytique. Dans la psychanalyse, on raconte sa vie, en effet, mais on la raconte dans des séances de psychanalyse, pour un autre qui l’interprète, et cet exercice est de nature à modifier tout ce qui s’est pratiqué dans le genre littéraire de l’autobiographie. Je veux dire que cela le rend impraticable.

On pourrait dire en un sens qu’il n’y a qu’une personne analysée qui puisse raconter sa vie d’une façon plausible, puisque l’analyse est censée lui avoir permis de lever les refoulements responsables des blancs ou des incohérences dans la trame de l’incessant monologue du moi. Mais une fois complétée de cette manière, votre vie n’est plus racontable au tout-venant. Le démon de la Pudeur se dresse : il faut mentir, ou être indécent. Et puis, l’analyse fait éclater la biographie, elle polymérise la vérité, elle ne vous en laisse que des fragments, des éclats. La mémoire est moirée. Le réel ne se transmute pas en vérité, sinon menteuse par elle-même. Il y a cet obstacle irréductible que constitue ce que Freud appelait le refoulement originaire : on peut toujours continuer d’interpréter, il n’y a pas de dernier mot de l’interprétation. Bref, autobiographie est toujours autofiction. 

Cependant, peut-être, après tout, Lacan aurait-il dû raconter sa vie. On le lui avait suggéré, et sous une forme qui est précisément la suivante. Son éditeur aux éditions du Seuil, qui était aussi un militant actif de la cause, François Wahl, lui proposa un jour d’être interrogé sur sa vie et ses opinions, et qu’un livre soit ensuite publié. Le nom était venu de l’un des intervieweurs les plus distingués des années 1950 et 60, Pierre Dumayet, qui s’était entretenu seul à seul, devant les caméras de la télévision, avec Mauriac, Montherlant, Queneau, Ionesco, Duras… Pénétré, méditatif, tirant sur sa pipe, l’hôte, assis en face du grand écrivain, s’exprimait d’un ton égal, un rien feutré, et posait une à une des questions toujours pertinentes, écoutant avec respect les réponses. Qui mieux que cet honnête homme, pensait l’éditeur, pouvait accoucher Lacan ? De surcroît, il venait d’interviewer Lévi-Strauss, un dimanche. 

L’idée de cette interview autobiographique, je l’appris de Lacan. Il accompagna l’information de son petit sourire malicieux, qui voulait dire : « Bien entendu, je n’en ferai rien ». D’un autre sourire, j’acquiesçais, alors que je vois mieux aujourd’hui, par rétrospection, quels coups futurs l’ami Wahl voulait parer. Peu après, Lacan accepta d’emblée la proposition d’un jeune inconnu : pour un documentaire télévisé, s’entretenir avec moi sur son enseignement. Benoît Jacquot tombé du ciel l’avait charmé. Lacan ne manquait pas de prévoyance : il devait bien savoir qu’on écrirait un jour sa biographie, et que le portrait ne serait pas forcément flatteur. Pourquoi ne pas apporter son témoignage ? Il s’en moquait. Mais était-ce une raison pour que je fasse de même ? 

Il était certes sous-entendu, quand on l’approchait d’un peu près, qu’on n’allait pas piapiater au dehors, et, tout compte fait, peu nombreux sont ses proches dont les déboires, les déceptions, voire les ressentiments, ont tiré quelques propos amers qui ont nourri la rumeur, et que, parfois, on voit même religieusement colligés dans des ouvrages sans acribie, voire dépourvus de simple jugeotte. 

Tout de même, trente ans après sa disparition, je pense que j’ai quelque chose à dire de l’homme que j’ai connu, quelque chose qui ne soit pas indigne de la haute tenue de son enseignement. 

À suivre

L’UNIVERSITÉ JACQUES-LACAN

Université Populaire de Psychanalyse

Université populaire de Psychanalyse Jacques-Lacan

créée le dimanche 8 novembre 2009 à Paris

 

Il y a un temps pour penser – méditer, calculer, supputer, tergiverser – et il y a un temps pour agir, foncer, passer au registre de l’acte, ce qui comporte toujours de traverser en toute hâte la barrière du non-savoir.

Voici quelque temps que j’ai mis l’idée en discussion, de créer un puissant pôle d’enseignement à Paris, en réunissant sous un même chapeau, sans mettre en cause leur autonomie de fonctionnement, les enseignements de l’École, ceux du Département de psychanalyse, les deux Sections cliniques, le Collège freudien pour la formation permanente, l’Envers de Paris, les Groupes du Champ freudien, que sais-je encore ? Je suis allé jusqu’à évoquer l’idée d’une Université européenne, et cette idée a été soutenue par Uforca, bien accueillie en Espagne comme en Italie.

Il manquait ce que Stendhal appelle « cristallisation ». Ces Journées en sont l’occasion. Vous êtes ici plus de 2 000 : c’est une affluence sans précédent. Surtout, n’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure nous promettant « la kermesse » parce que nous ne tirons plus la tête d’enterrement qui est traditionnelle chez les analystes en toute circonstance institutionnelle, on n’a jamais mieux travaillé, plus sérieusement et plus plaisamment.

Une ligne politique se dégage ; je l’expose au fur et à mesure qu’elle se révèle à moi, comme un prophète qui ne serait que logicien ; elle recueille ces jours-ci l’assentiment de la plupart. Eh bien, le moment est venu de conclure sur l’affaire universitaire, pour aller de l’avant sur d’autres plans encore.

Je dis « Université populaire », parce que le terme est connu, qu’il a cours, et qu’il indique bien que nous prendrons à cœur cette « éducation freudienne du peuple français » que j’appelais de mes vœux au début de cette décennie – sauf à l’étendre à tous les peuples, comme nous y encourage l’exemple de Mitra Kadivar en République islamique d’Iran. Les religions ont bien réussi à orienter l’humanité vers des divinités d’utilité douteuse, et dont l’existence est sujette à controverse. Pourquoi reculer devant la notion d’une humanité analysante ? Ce n’est pas pour demain, je vous le concède – mais après-demain ? Tomorrow, the World !

Je l’appelle « Jacques-Lacan » parce que je veillerai à ce qu’elle soit digne de ce nom.

Ce sera une association sans but lucratif ; on essayera de la faire reconnaître d’utilité publique.

Elle abritera le Pôle parisien dont je parlais, auquel s’ajouteront les principaux établissements Uforca, et les meilleurs de l’étranger, comme l’ICBA (Institut clinique de Buenos Aires) ou le Séminaire franco-bulgare distingué par Judith Miller. Je vois bien cette Université abriter un Institut Lacan, dédié aux études lacaniennes. Je la vois aider les établissements d’enseignement du Champ freudien à se reconfigurer et à se perfectionner, sur la base du volontariat, et, je l’ai dit, dans le respect des autonomies de gestion. Réduire au minimum le nombre des établissements en gestion directe. L’Université populaire devra être dotée d’un département des publications, où réinscrire le Journal des Journées, LNA-Le Nouvel Âne, Ornicar ?, et ouvrir un site et un blog propres.

Je pose l’acte. Je n’ai pas plus de détails à communiquer. On les discutera ensuite, dans l’esprit des Journées, win-win. Cette Université populaire, je la construirai à ciel ouvert, sous la tyrannie de la transparence, avec ceux qui voudront y collaborer, en particulier dans le Journal, et sur Twitter.

J’ai annoncé dans le numéro 53, achevé à 14h 29, que je publierai un texte de moi intitulé « Inutile inerview » . Il s’agissait des réponses que j’avais données aux questions d’Olivia Recasens, du Point, qui avait eu l’idée de faire paraître un entrefilet sur les prochaines Journées. J’étais descendu de bon matin acheter le magazine, je l’avais feuilleté rapidement : rien. J’étais étonné, d’autant que j’avais eu Olivia au téléphone la veille, à propos de Lévi-Strauss, et qu’elle ne m’avait rien dit d’une suppression de cet entrefilet. Bon, je reprends le numéro, je l’épluche page par page : rien. « Bah, me dis-je, ça a sauté en raison de la mort du grand homme, ils avaient besoin de place ». Puis, je pense à glisser « l’interview inutile » dans le Journal n° 54, à paraître demain, le dernier avant l’événement.

A peine avais-je adressé le numéro à Benichou et Holvoet, que je reçois un mail d’Eric Laurent, 13h 34 : « Première fois qu’il y a un truc comme ça dans un mag. A toi, Eric ». Dumbfounded, j’appelle aussi sec mon copain, lui demande la page : « Page 92 ». En effet, c’est là, et ce n’est pas petit, et il y a une belle photo d’Alain Prost. J’appelle Olivia, lui narre l’épisode, la remercie. Me voilà à devoir analyser cette hallucination négative. Je vous l’épargne, d’autant que je n’ai pas le loisir de m’y mettre. Et je n’évoque le fait que pour la raison suivante : qu’il illustre bien ceci, que désormais, l’Ecole de la Cause freudienne n’appartient plus seulement à ses membres, et qu’elle vit, et doit vivre, sous le regard du public.

Nous en avons trop fait, nous avons trop grandi, nous nous sommes trop risqués, et en première ligne, dans le combat politique de ces dernières années, pour ne pas avoir été… remarqué. Longtemps, les psychanalystes ont prospéré sous le régime du « Vivons heureux, vivons cachés ». J’ai aimé ça, moi aussi, j’ai cédé à la jouissance de ne pas répondre, laisser pisser, attendre que l’orage passe, spéculer sur la fatigue et la distraction d’autrui. Mais il y a choix forcé. Nous sommes découverts ! Le Président de l’Assemblée nationale, quatrième dignitaire de la République, et médecin ORL, s’est penché sur le cas des psys, et leur a prescrit un fort amendement qui se prend par l’oreille, comme le poison du spectre dans Hamlet. Il est destiné à soigner notre phobie du contact avec l’Etat. Le Point nous suit à la trace. L’un de nos membres les plus audacieux se produit à la télévision, au théâtre, et maintenant réalise un documentaire sur « la première séance » qui fait jaser jusqu’en Amérique. L’analysante la plus célèbre du monde, qui n’est rien dans l’Etat, mais quelque chose dans les médias, sans parler du cœur du président de la République, nous regarde avec bienveillance. Nous sommes bien contents de tenir un colloque dans les locaux du ministère de la Santé, de  nous faire encenser par Mme Bachelot après M. Douste-Blazy, et nous somme d’utilité publique pour l’avoir demandé, et ONG reconnu par les Nations-Unies. Nous sommes heureux, fiers, soulagés du public qui afflue à nos Journées, de la jeunesse qui se presse dans nos cabinets. Eh bien, mes amis, tout ceci se paye. Vous ne pensiez tout de même pas que c’était gratis ?

Cela se paye d’une perte : c’en est fini du petit monde fermé sur soi où nous trouvions notre confort.

Dans les microcosmes divers, sur ces « montagnes magiques », où les psychanalystes ont l’habitude de soigner leurs « restes symptomatiques », comme s’exprime Freud avec un tact exquis, les augures, ayant déjà pris depuis longtemps leur mesure les uns les autres, s’étant accordés en silence sur le partage du gâteau, se contentent de surveiller le voisin du coin de l’œil, pour s’assurer qu’il n’avale pas plus que la part à lui concédée par la justice distributive du groupe. Gare aux trouble-fête qui voudraient par mégarde s’asseoir à la table des demi-dieux ! Pénia ne dîne pas chez Poros, elle grelotte dans la rue, style « la petite marchande d’allumettes », elle a tout juste le droit de humer le fumet des plats, (en fait, souvenir d’une scène de Charlot, je crois). Conformément aux préceptes de Sun-Tzu, A paralyse B, qui paralyse C, qui paralyse A. De proche en proche, le nœud bo se fait de plus en plus serré, jusqu’à ce qu’enfin, toute créativité crève, toute initiative périclite, tout désir défaille – et chacun de rejoindre sa datcha. Il n’en sort que pour s’assurer que les autres respectent le pacte tacite des barbichettes.

Non, non, et non ! L’Ecole de la Cause freudienne ne connaîtra pas ce sort.

Eric Laurent, nouveau Kondratieff, notait, il y a dix ans, que les scissions se produisaient dans l’Ecole de Lacan, ou plutôt dans l’Ecole procédant de Lacan, avec une périodicité de dix ans. La notion m’avait frappé, et la prophétie. Dix ans, nous y sommes. Et en effet, une scission se dessine. Mais c’est la scission de l’ECF d’avec elle-même. L’heure est venue de sa passe, comme plusieurs l’ont en  effet aperçu avant moi. C’est le moment pour elle de « renaître, pour savoir si (elle) veut ce qu’(elle) désire… »  (Ecrits, p.682, dernier paragraphe).

Tous sortent, A, B, et C, tous les prisonniers à la fois – ce qui est la condition d’un progrès (cf. Autres écrits, p. 520, dernier paragraphe), mot qu’il est rare de lire, sans guillemets d’ironie, sous la plume de Lacan, plutôt anti-progressiste, à la différence de notre ami Aleman, par exemple, et quelques autres. Tous, nous laissons derrière nous notre montagne magique, comme Zarathoustra. Revenons neufs !

Non, il ne s’agit pas de changer de statuts, de local, de papier peint. Il s’agit pour l’analyste de satisfaire à l’injonction rimbaldienne, « être absolument moderne », sans cesser d’être lui-même, au sens de « s’autoriser de lui-même », je veux dire, en étant lui-même avec autant de résolution qu’il sera moderne.

Notre réputation ? Voulons-nous celle d’enfants sages ? On leur donne des tapes, aux enfants sages, car sages, ils ne le sont jamais assez. Il faut être un peu incommode, et ne pas plier, pour être respecté. Notre réputation se porte très bien, merci (en dépit de calomnies dont il est clair qu’elles n’ont jamais cessé, et qu’elles venaient parfois de certaines gens à la langue fourchue, que nous avons promus, édités…)

Quand ils élisent leur président, on dit des Américains qu’ils l’élisent en fait pour tout l’Occident, ou même pour le monde entier. Peu importe que ce soit vrai ou non, je retiens la notion que certains puissent, dans certaines circonstances, agir comme les délégués informels des autres. Le Conseil et le Président de l’Ecole sont élus, et resteront élus, par les membres, dûment reconnus, de l’Ecole. Mais ils le seront désormais sous le regard, et au nom, de tous ceux qui sont « les amis de l’Ecole », qui « participent à ses activités », comme nous disons dans notre chère langue de bois, ce qui veut dire qu’ils sont notre relève.

Logique avec moi-même, je proposerai à l’Assemblée du samedi soir d’approuver le principe d’une Génération Journées, qu’il appartiendra au Conseil élu ce soir-là, et au Directoire qui en sera issu, de mettre en œuvre, avec tout le discernement qu’exige l’entrée dans l’Ecole, en tant que membre, un par un (par quoi on devient, en quelque sorte, pupille de l’Ecole, voir la pertinente contribution de Rose-Marie Bognar aux Journées, « La pupille de la Nation »).

Ce jeudi 5 novembre 2009 14h-20h30

Comment on fait flamboyer le désir.

Mon goût pour la hâte et pour l’improvisation chagrine souvent mes amis qui aiment à « préparer ». Mais enfin, je ne m’en excuse pas, car hâte = objet petit (a), nous a appris Lacan. Si, pour ces Journées, le désir flamboie, selon la belle expression d’Alexandre Stevens qui figure en exergue de ce numéro, la hâte n’y est pas pour rien.

Mais c’est, hélas, un cocktail Molotov mentalement instable, que la hâte + un surmoi féroce, exigeant, non pas seulement le bien-dire, mais le bien-faire (tout de même pas l’impeccable, comme chez Camillo Ramirez) + la volonté d’assumer, non seulement mes décisions (une décision, ce n’est, après tout, qu’une déclaration d’intention), mais aussi les conséquences dans la Wircklichkeit de ces décisions.

Très peu pour moi, les excuses du genre : « J’avais bien dit qu’on fasse…, et on ne l’a pas fait. – Fallait y aller voir toi-même, hé, Ducon ! » répond la vox populi. Oh ! quelle mal élevée !

Qu’est-ce que diriger, ou être « un cadre », comme disait Staline ? On citait souvent dans le Parti, à la belle époque, la phrase tordante du grand humaniste, « L’homme, le capital le plus précieux », alors qu’il avait écrit en réalité « L’homme, le cadre, le capital le plus précieux », ce qui est encore plus drôle. Eh bien, diriger, à mes yeux, c’est quand « The buck stops here », devise que le président Truman – un-homme-un-vrai – avait mis sur son bureau de la Maison-Blanche, et qui signifie simplement qu’on ne refile jamais le bébé à quelqu’un d’autre.

Or, les analystes, hommes et femmes, sont, par profession, des as de la défausse.

Tu sera a true man, mon fils.

Vous me direz que, chez Truman, chez les Américains, le résultat de cette belle virilité de chef a été… « Boum ! », la bombe sur Hiroshima, sans ciller, seule utilisation volontaire, depuis plus d’un demi-siècle, de l’énergie atomique à des fins de destruction massive d’êtres trumains.

Œuvre d’un Etat indiscutablement démocratique, bien que raciste -Truman avait néanmoins dé-ségrégué les forces armées. On pense à cette phrase très borgesienne de Nietzsche : «  Et il devint ce qu’il combattait. ».

Le crime ne fut pas commis dans la tristesse du devoir contraint, mais, tout au contraire, les signifiants en témoignent, dans la jubilation : la bombe était Little Boy – tiens, justement, le voilà, ce bébé qu’on ne refile pas. L’avion porteur du bébé était Enola Gay, nom de la maman du chef pilote, comme il se doit. Enfin, pour boucler la facétie, la mission était baptisée Dimples, ce qui veut dire Fossettes. De grands enfants, un rien les amuse, cent, cent cinquante, deux cent mille morts.

Soyons juste : ils avaient tout de même conscience de faire le mal : l’avion chargé de photographier l’opération reçut, après coup, le beau nom, passeport pour tant de choses, de Necessary Evil.

J’associe sur Raymond Poincaré, qui a son avenue à Paris. Le Canard déchaîné-enchaîné l’avait baptisé en son temps « l’homme qui rit dans les cimetières », en raison d’une photo où on le voit se bidonnant au milieu de tombes de la Grand Guerre. Il y a quelque chose de ça chez ces Américains. Ils ne faisaient pas autre chose, récemment encore, à Abou Ghraib.

Mais là encore, soyons juste : ce n’est pas tant une donnée culturelle qui serait propre aux Etats-Unis, qu’une constante de structure.

Torturer, tuer, massacrer, on ne le fait bien que dans la bonne humeur. La mauvaise humeur, dit Lacan, est sans doute une touche de réel. La bonne humeur, elle, vient à point nommé le voiler, ce réel. Il n’y a pas que le beau à le faire, il y a aussi le rigolo, le drolatique. Et même l’ironie, le Witz.

C’est bien pourquoi j’admire le dernier Tarantino. L’occupation, Hitler, l’extermination des Juifs d’Europe, en BD délirante style Marvel Comics, ce n’est pas fait pour montrer le réel, de toute façon inmontrable, c’est fait pour montrer le voile lui-même et que les bourreaux étaient aussi des guignols. Génial.

Et puis, ça rappelle utilement que, sans ces Américains rastaquouères et péquenots, la fine fleur de l’humanité, à savoir nous autres Français, et aussi les Européens, ceux de l’Ouest, ceux de l’Est, nous aurions longtemps tourné la manivelle pour les nazis, ceux d’entre nous qui auraient survécu, je veux dire.

La saignée de la Grand Guerre a tout de même coupé les jarrets de la furia francese. Thème peu populaire : c’est du Drieu.

Bildung, ding, dang, dung.

Truman ? A-t-il bien fait ? mal fait ? était-ce nécessaire ou non ? A mon avis, la question est moins celle-là, dont débattent les historiens, que celle-ci, qui est moins une question qu’une réponse du réel : c’est que ça les faisait jouir, de tuer du Jap en quantité industrielle. Or, le guerrier qui jouit est à l’opposé du fameux guerrier modèle, dit « appliqué » parce qu’il fait ce que veut son état, mais sans en remettre, sans hubris. Il est toujours à 99%, comme Alain Prost au volant de ses bolides.

Voyez les nazis. N’ont-ils pas sacrifié la belle guerre rationnelle que l’Allemagne aurait du mener ? – avec des stratèges, des tacticiens, aussi inspirés que Rommel, Guderian, ou Manstein, supérieurs à ceux du camp adverse – avec une soldatesque dont la discipline et l’endurance faisaient l’admiration d’un De Gaulle – avec une armée élevée dans la haute tradition de Frédéric II – avec un peuple, un « grand peuple », chapeauté par les philosophes du terroir, les meilleurs du monde à l’époque, qui prônaient tous, Kant, Fichte, Hegel, et sur tous les tons – et même avec réserve mentale, bien entendu, ce qui ne mange pas de pain, voir l’exposé de Christiane Alberti – l’obéissance inconditionnelle au souverain légitime – et légitime, qui l’était plus que Hitler, je vous le demande ? Eh bien, à cette noble revanche, ils préférèrent la jouissance imbécile de liquider les pauvres Juifs, qui ne faisaient pas de mal à une mouche, et qui, depuis, évidemment, ont pris le mors aux dents.

Et qui ces nazis vraiment nazes, ces branquignols abjects, traîtres à leur peuple, entreprirent-ils de liquider d’abord ? Les Juifs allemands, autrichiens, germanophones, si fiers de leur culture, comme Freud d’ailleurs, et ses fils, tous ces « assimilés » prêts à mourir pour le Kaiser, pour l’Empereur, et qui seraient morts comme un seul homme pour un Fürher qui n’aurait été enragé à les tuer. Quelle ironie !

Ah non ! il n’était pas raisonnable, rationnel, clausewitzien, de les persécuter, ne serait-ce que parce qu’ils vinrent peupler, avant Israël, The Manhattan Project. Vivant près de Central Park, Hannah Arendt resta jusqu’à la fin, orgueilleuse, et même narcissique, de sa belle Bildung, ding, dang, dung (cf. l’exposé de François Leguil, lui revenu de tout roman bildunguien).

Il faut dire que la belle Hannah avait couché avec son prof. Et quand c’est avec un Heidegger qu’on couche, je suppose que ça laisse des traces, contrairement au dicton que Lacan aimait à citer, que l’homme ne laisse pas plus de traces dans la femme que le vent dans le désert – à peu près – « et elle met un nouveau disque sur le gramophone », dit Eliot – encore une citation aimée de Lacan. Mais c’est sans doute une idée que je me fais, parce que, sans que je couche avec lui, à Dieu ne plaise, le prophète de Fribourg a laissé des traces en moi. Et de même, celui de la rue de Lille – à qui, tout de même, j’ai pris sa fille, et ne croyez pas que cela lui ait fait plaisir… Mais chut ! La Roudinesca, coco, écoute aux portes !

Truman, que voulez-vous ? « Nobody’s perfect ». En vérité, il n’est pas de maxime de la conduite qui ne rencontre son point de rebroussement. Kant démontre ça, à peu près, au début de la seconde Critique. Il n’y a que l’impératif catégorique qui tienne le coup, pense-t-il. Rien n’est moins sûr, démontre Lacan.

Les bourreaux de Sade, aussi, sont des guignols à la Tarantino – qui sait de quoi il parle : sadique il l’est, très visiblement, et fétichiste du pied et de la chaussure.

Chardonne

Tout ça pour dire l’effet détonnant du cocktail <hâte + surmoi + éthique des conséquences> sur le tempérament dont je suis affligé, colérique et tyrannique – tyrannique pour moi, le premier – en dépit de mes idéaux démocratiques et pacifiques – ou plutôt, en raison de ceux-ci. ça fait la paire.

Un conservateur se plie au cours du monde, il règle son existence pépère sur la grande homéostase qui prévaut en définitive sur la vaine agitation de la vie. Encore Staline : « A la fin, c’est la mort qui gagne. »

Curieusement, le tyran géorgien, de son vrai nom Vissarionovitch Djougachvili, avait la même sagesse que l’inoffensif Chardonne, de Barbezieux, de son vrai nom Boutelleau.

On ne lit plus beaucoup Jacques Chardonne, on ne l’a jamais beaucoup lu, et il est vrai que ce n’est pas palpitant, mais c’est précisément ce qui en fait tout l’intérêt. Mitterrand aimait Chardonne, Charentais comme lui, et les réflexions, toujours d’une extrême fadeur, de l’écrivain-éditeur, témoignent d’une philosophie en charentaises qui, ces jours-ci, me ravit à nouveau, me délasse, apporte à mes trépidations un contrepoint utile, comme aux Etoniens Anthony Eden et Harold Macmillan la lecture de Horace dans le texte, que je pratique aussi à mes heures. Toujours se donner à soi-même le signe que, comme sujet, on n’est pas englué dans la circonstance. Pour me donner à moi-même ce signe, j’ai repris, comme signifiant de la futilité des choses humaines, et de mon goût du signifiant français – je suis très Hannah, après tout, à ma façon – les Lettres à Roger Nimier de Chardonne. (Grasset).

C’est aussi un signifiant de mon absence de préjugés, celle, du moins, à laquelle j’aspire. En effet, nobodyn’étant perfect, comme je disais à l’instant, mon Chardonne, comme d’autres maîtres stylistes, Jouhandeau ou Morand, ou encore Giraudoux, sans compter Céline, s’était égaré du mauvais côté entre 1940 et 1942, date à laquelle il brûla ce qu’il avait écrit deux ans durant, reconnaissant, dit-il en termes plus châtiés, avoir déconné dans les grandes largeurs.

L’exil qu’il s’imposa ensuite – oh ! pas très loin, rien d’exotique, dans le Val d’Oise, à La Frette – lui laissa le loisir de composer des ouvrages de maximes et de portraits d’une grande acuité, salués par une lettre du Général, pas rancunier à son encontre, à la différence de Morand, qui ne l’avait pas volé.

L’orgasme colèrique

J’aime quand tout le monde est bien réveillé, sur le pont, et s’active comme moi. C’est l’idéal d’une génération qui ne peut que se reconnaître dans la thèse développée par Milner dans son Arrogance du présent.

Oui, j’ai l’arrogance du présent, c’est ça – et comme, à mon gré, les gens lambinent toujours, s’engluent, créent des embrouilles, j’explose périodiquement. Je deviens moi-même une de ces bombes que je lance. Le composé (hâte + surmoi + jusqu’au boutisme), ça donne que je crache du feu, et puis ça passe, le dragon redevient gentil.

Je contrôle ces éruptions de lave beaucoup mieux que par le passé, mais non pas complètement. Mon Mr Hyde sort parfois de sa cachette, j’en parlerai à Rennes. La colère, c’est sans aucun doute, chez le colérique, une jouissance, une convulsion orgasmiforme, et aussi une hygiène : après une « grosse colère », le ciel est bleu, tout est bien.

En raison du sex ratio de la profession, ce sont des femmes qui écopent le plus souvent. Il y a aussi que nul n’échappe à l’effet Abel – sauf les hommes vraiment civilisés, comme il y en a de plus en plus, heureusement, dans la jeune génération. Ni Hellebois, ni moi-même, n’en faisons partie. 

Nous apprenons avec une grand émotion

le décès de Claude Lévi-Strauss,

dont l’inspiration a été déterminante

dans la genèse et les premiers développements

de l’enseignement de Lacan.

Nous nous inclinons avec respect

devant la mémoire de ce grand homme.

Ce n’est pas un vain mot que de dire

que son œuvre restera vivante –

pour les ethnologues, on ne sait pas,

c’est une peuplade qui mange ses totems,

mais pour les psychanalystes, c’est sûr,

au moins pour nous.

Je rappelle ici le nom de Roman Jakobson,

dont Lévi-Strauss et Lacan furent les amis et les élèves,

et à qui nous sommes tous redevables.

Il doit y avoir un quatrième :

Saussure ? Dumézil ? Bourbaki ? le Foucault des Mots et les choses,

qui fut leur philosophe, leur chouette de Minerve ?

ou Mallarmé, qui sait ?

Tel qu’en lui-même, Lévi-Strauss s’en est allé,

altier et mélancolique génie du structuralisme.

Il dut batailler dur avant d’être reconnu,

et de forer l’espace, de construire la maison,

où nous vivons encore.

On ne reverra pas son pareil.

Jacques-Alain Miller, le 3 novembre 2009, 18h 15

Turing. Oui, comme mon ami José, je suis bien content que le Premier ministre britannique ait fait amende honorable à la mémoire de Turing, et reconnu la contribution éminente du mathématicien à la victoire sur le nazisme : « Il n’est pas exagéré de dire, écrit M. Gordon Brown, que, sans sa contribution hors du commun, l’histoire de la seconde guerre mondiale aurait pu être très différente. » Relevons au passage que le chapitre Turing de l’histoire des mathématiques confirme la conception récemment exposée dans ces pages par le jeune mathématicien Lebovits. Nous proposons de nommer sa thèse « la Conjecture de Joachim », en la formulant dans les termes suivants : « Toute branche des mathématiques a été, est, ou sera pourvue d’au moins une application ».

Condé. Comme l’avait fait judicieusement remarquer, au temps où elle était le Premier ministre de M. Mitterrand, Mme Edith Cresson, et cela avait été considéré à l’époque comme tactless, si l’establishment d’Albion a toujours persécuté l’homosexualité, c’est tout en la pratiquant assidûment. L’imitation de la Grèce a ses lettres de noblesse en Angleterre, et le choix d’objet homosexuel s’y recommande volontiers de l’exemple glorieux donné par Sparte et par Thèbes. Il est bien connu que la cité d’Oedipe avait coutume de faire du couple de l’éraste et de l’éromène une unité militaire de combat, escomptant qu’elle serait d’autant plus ardente sur le champ de bataille qu’active en l’amoureux déduit. En somme, pas si béotiens que ça, les Béotiens ! Plus à la coule, au moins, que ces fondamentalistes américains qui font la chasse aux gays et aux lesbiennes sous l’uniforme. La France de l’âge classique, qui se considérait elle-même comme l’héritière de la Grèce et de Rome, était plus éclairée. Qui ne connaît la chanson que composa le duc d’Enghien, futur « grand Condé », l’une des gloires militaires les plus pures de la France, alors qu’il descendait le Rhône en compagnie du marquis de La Mousaye en 1643 ? « Securae sunt nostrae vitae : / Sumus enim Sodomitae, / Lanlanladerirette / Igne tantum perituri, / Lanlanderiri. » Soit, en résumé : ne craignons point l’eau, car, vu nos mœurs, c’est par le feu que nous périrons, tralala ! À la fin de sa vie, Condé eut la sagesse, blâmée par Voltaire, de se faire dévot, ce qui lui valut d’être honoré de l’une de ces magnifiques oraisons funèbres dont Bossuet avait le secret. Elle est restée inoubliable : « Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, Prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie? On les raconte partout : le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger; et, quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées j’aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires: le Sage a raison de dire que leurs seules actions les peuvent louer; toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. » Et un peu plus loin : « Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l’oreille à tous les conseils. Ici, tout se présente à la fois; la multitude des objets ne le confond pas; à l’instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? Ce n’est plus ses promptes saillies, qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires: vous diriez qu’il y a en lui un autre homme à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis qu’on ne sait d’où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. » Etc. Le texte est disponible sur le Net : http://www.page2007.com/news/bossuet-oraison-funebre-de-tres-haut-et-tres-puissant-prince-louis-de-bourbon-prince-de-conde

Contraste. Il a fallu une pétition, et 30 000 signatures, pour que Mr Prime Minister se décide à se fendre d’une tribune dans le Daily Telegraph pour dire : « Bien que Turing ait été traité selon la loi de l’époque, et que nous ne puissions pas remonter le temps, ce qu’on lui a fait était bien entendu totalement injuste. » C’est mieux que rien, certes, mais c’est un peu puant – isn’t it ? – cette combinaison misérable de « the law is the law is the law » et de « Past is past ». Ce socialiste écossais, devenu le onzième Premier ministre depuis Churchill à baiser la main d’Elizabeth II, témoigne ici d‘une philosophie de l’histoire et d’une philosophie du droit marquées au coin de la tautologie la plus plate, et qui font irrésistiblement penser au Gendarme est sans pitié, jusqu’à la volte-face finale. Le contraste ne saurait être plus grand avec le sort du Grand Condé, couvert d’honneurs sa vie durant, et qui fut changé en lui-même par une éternité que rythmaient les cadences de la prose la plus sonore, peut-être, de tous les temps. Tandis qu’à Paris, c’est Bossuet qui officie, on joue à Londres Orange mécanique revu par Courteline.

Ariane. Vers 1964, en même temps que je suivais le Séminaire des Quatre concepts, je passais des heures sur les « machines de Turing » et les « machines oracles », conçues pour résoudre les problèmes indécidables par les premières, mais incapables de le faire pour ceux qui sont indécidables pour les machines équivalentes à elles-mêmes. La malédiction d’où est issue la malheureuse « théorie des types » de Russell ne les frappait pas moins, et l’on retrouvait, derrière, l’éternel figaro, obligé, mais incapable, d’exercer son art sur lui-même. C’était l’époque bénie où un béotien comme moi pouvait encore lire le Journal of Symbolic Logic, et revivre les étapes de la conquête conceptuelle, et signifiante, de la calculabilité – ce fil tendu qui mène des théorèmes de Gödel aux machines de Turing en passant par les machines de Post, les fonctions lambda-définissables, les fonctions récursives, la thèse de Church. Je sais que je parle hébreu pour les lecteurs du Journal – et encore plusieurs ont-ils montré que l’hébreu, ils connaissent parfaitement.

Dédale. J’avais aimé, enfant, l’histoire héroïque de Thésée, et la calculabilité algorithmique m’apparaissait comme une Ariane, la récompense pour avoir esquivé les pièges mortels du Minotaure tapi au cœur du labyrinthe. Il s’agit de ce vide du ne cesse pas de ne pas s’écrire, qui tout avale, et d’où procède l’énumération infinie qu’engendrent les problèmes insolubles, quand on les fait entrer dans une machine faite pour discriminer et pour conclure. Lorsqu’elle a à traiter des insolubilia, comme disaient les scholastiques, la machine vouée à calculer ne saurait s’arrêter. Satisfaction inaccessible. Jouissance impossible. Orgasme indéfiniment retardé. La machine est là comme un sujet, comme l’inconscient, animé d’une « pulsion (demande) de mort » (Lacan), qui est demande de repos, éternité, béatitude, mais justement, « l’arrêt de mort » (titre de Blanchot) lui est refusé. L’indécidable la condamne à cette « renaissance intarissable », dit Lacan, dont le sentiment accompagne ces rêves inoubliables qui vont « au fond de la douleur d’exister ».

Érotisme. Cependant, je n’avais jamais pardonné à Thésée d’abandonner à Naxos Ariane éplorée. Le sens de cet abandon, je ne devais le découvrir que plus tard, quand Lacan nous fit voir ce qui, par excellence, ne cesse pas de ne pas s’écrire. A savoir, le rapport sexuel. D’où l’érotisme que respire ce chapitre glorieux de l’histoire de la logique, le même que celui de la Critique de la raison pratique, « érotisme, sans doute innocent, mais perceptible », dit Lacan. Il fallut rien de moins qu’un dieu, que Dionysos lui-même, rien de moins qu’une hiérogamie, pour rédimer Ariane dans sa déréliction, qui reste symboliser à jamais ce que peut avoir de cruel le il n’y a pas du rapport sexuel.

Ombres. En 1965, sortit un livre que je ne quittai plus, The Undecidable, de Martin Davis, recueil des textes fondamentaux de Gödel, Alonzo Church, Turing, Rosser, Kleene, et Post. Puis, en 1967, le monumental From Frege to Gödel, de van Heijenoort. Bodyguard of lies, de Anthony Cave Brown, 1976, m’apprit le rôle éminent qu’avait joué léquipe de Benchley Park, avec Turing, dans la victoire des Alliés. Enfin, j’appris en 1983 son destin tragique en lisant sa biographie par Andrew Hodges, Alan Turing : The Enigma. Mais déjà je n’avais plus personne avec qui parler de tout ça. Déjà cette histoire que j’avais tant aimée n’était plus que la préhistoire, laissée aux antiquaires, d’une logique dont le destin était désormais passé aux mains des mathématiciens. Cependant, ces ombres heureuses – ou malheureuse plutôt – m’entourent, sont auprès de moi, quand je m’efforce d’exercer la psychanalyse. •

LE VENT PARACLET

carnet du vendredi 23 octobre 2009

par Jacques-Alain Miller

Orgueil. De Amorim s’inquiète d’un mot manquant dans le texte qu’il a donné au Journal, « eurêka », en lettres grecques. « Une petite rectification est-elle possible, me demande-t–il, ou s’agit-il d’un orgueil intellectuel ? » C’est indubitablement de l’orgueil intellectuel, Fernando, mais c’est tout ce qui nous reste, n’est-ce pas ? Nous n’allons pas y renoncer comme ça.

Carole. Je connaissais Carole comme mon bras droit depuis 20 ans – à Uforca, à l’AMP quand j’étais le délégué général, aux Forums des psys. Le texte que j’ai publié hier me fait découvrir la tête politique qui, si je je « >puis dire, se cachait derrière ce bras : force, détermination, clarté, sobriété. Après tout, je peux me dire qu’elle a été à bonne école… Excepté pour la sobriété…

Arizona. Bordeaux, c’est Vérone. Les Capulet et les Montaigu. Sauf que, sur les bord de la Gironde, Roméo et Juliette ne peuvent pas se souffrir. Résultat : Tomstone, Arizona. Gunfight at OK Corral. Seulement, there’s a New Sheriff in Town. L’Ecole, surtout elections’time, is to be a Weapon-free Zone. No guns allowed in the Saloon.

Paraclet. A Athènes aussi, à Caracas, c’est OK Corral. Eh bien, justement, ce n’est pas OK. Chers collègues, chers amis, le vent qui souffle de France – le vent Paraclet, me disait Philippe De Georges – devrait chasser les miasmes des vieilles rancoeurs. Clara, Dora, Réginald, Ronald, je pense à vous, comme dit Baudelaire.

Movida. Marta Serra rêve que le Paraclet se mette à souffler à Barcelone, à Madrid, en l’Espagne. Eh bien, chère Marta, ce n’est pas fait. Eric Laurent souque ferme, mais le courant mélancolique l’a depuis longtemps emporté, au sein de l’ELP, sur l’esprit de la movida, jadis si excitant. Comment avez-vous réussi ça, companyeros ? Pour un Aleman, pour une Vilma, pour un Pundik, pour une Anna Aromi, et tout de même quelques autres, qui sont toujours sur le pont, combien de tristounets, de Caballeros de la Triste figura ! Allons, il est temps de devenir, comme Don Quichotte, des Caballeros de los Leones !

Révolution. D’Italie, pas un cri, pas un murmure, pas un souffle. Quel Merlin l’Enchanteur, quel marchand de sable, fait dormir la Péninsule ? En fait, comme les Espagnols, les Argentins, les Brésiliens, les membres de la NEL, nos collègues italiens viendront en nombre à Paris au mois d’avril, pour le Congrès de l’AMP. C’est là que ça se jouera. Tout le monde viendra prendre le pouls, et peut-être le vent, des événements de Paris, de la nouvelle « Révolution française », celle de l’ECF. Soyons dignes de nos grands ancêtres.

Amalgame. Un air de « Révolution culturelle » : le Vieux de la Montagne qui descend dans la plaine, les digues d’intimidation qui lâchent, les tabous qui montent sur la scène, les « jeunes » qui commencent à l’ouvrir. But, Youngsters, Beware Hubris ! Cette fois-ci, vous ne mettrez pas des bonnets d’âne à vos anciens. J’ai proposé à l’Ecole une politique, qui est celle de l’amalgame. Si l’ECF s’est fermée, j’en suis au premier chef le responsable. Je ne voyais vraiment pas comment l’Ecole pouvait ouvrir ses portes sur la base de ce que les membres du Conseil, ou leurs délégués, recueillaient dans leurs entretiens avec les impétrants. Surprise ! Miracle ! Quand il s’agit de bien-dire dans la perspective de ces Journées, voilà que les bouches s’ouvrent, que les plumes se délient. Nous y sommes – enfin ! Le moment est venu pour l’Ecole de s’ouvrir aux générations montantes, celles qui prendront le relais.

Sweet home.« Joie, joie, pleurs de joie » à Buenos Aires : l’EOL a signé hier l’achat de son local. Je m’associe à cette émotion. Quel chemin parcouru ! Bravo ! Félicitations ! Macanudo ! Une pointe d’amertume, cependant : voilà dix ans que j’ai demandé à ces collègues si nombreux, si entreprenants, de travailler à ouvrir le Mexique à l’orientation lacanienne. Et puis rien. Au moins que je sache. S’installer à son aise chez soi, c’est bien, c’est magnifique. Mais sortir un peu, ce ne serait pas mal non plus.

judithola. Chine : rien. Japon : il y avait quelque chose, il n’y a plus rien. Etats-Unis : quelques individualités de grand mérite, certes, mais pas beaucoup davantage. Allemagne : des amis à Cologne, m’a dit Susanne Hommel. Ne parlons pas des pays musulmans. Le Champ freudien dans le monde stagne, marque le pas. Or, le 21e siècle se joue là, « à l’international », comme on dit. Heureusement, des perspectives à l’Est, Pologne, Russie, les Pays Baltes, Moldavie, Roumanie, (…), Bulgarie, où depuis hier s’active judithola (le nom de Judith Miller sur Twitter). Faudra-t-il confier la conquête du monde à la fille de Lacan, avec Daniel Roy pour lieutenant, pour que nous sortions du pré carré où, si je puis dire, nous tournons en rond ? Je pose la question. Nous n’allons tout de même pas passer notre vie à hystériser les Français, égayer les Espagnols, pacifier les Italiens – sans compter les Bordelais – loger les Argentins, et danser avec les Brésiliens. Si elle veut bien mobiliser ses ses « >ressources et celles de toutes ses Ecoles, ressources financières et « ressources humaines », l’AMP de 2010 devrait tout de même pouvoir faire aussi bien que la petite ECF de 1980, laquelle, sans un kopeck, et aux mains de jeunes jeunes « >vraiment jeunes, analystes sans expérience, avouons-le, mais culottés, s’était lancée bille en tête dans cette « reconquête du champ freudien » que voulait Lacan. Furia francese pas morte, lettre suit (ou blog). Voilà le programme que je propose à Leonardo Gorostiza. Eric Laurent ne demande qu’à l’aider, il me l’a dit. Et moi aussi.

Hommel. Les candidats au Conseil. J’ai envie de voter pour tous. Ce sont des activistes. Hommel, non, mais elle, j’ai envie de voter pour parce que c’est un monument historique : un rapport authentique à la pratique de Lacan, à la langue de Freud ; elle est restée quand tous ses amis de l’Ecole freudienne nous désertaient ; courageuse, confiante, n’imitant personne. Je me souviens, quand Lacan a sorti son hommelle, tout le monde la jalousait, la plaisantait, elle était ravie. Je viens de lui éviter d’aller à Berlin, où des socio-psychothérapeutes à la manque ont ouvert une « université », et se proposent de former les psys dont le 21e siècle aurait besoin. Ils seraient ravis, bien entendu, que quelqu’un d’autorisé leur apporte de quoi mettre Lacan au menu de leur cambuse. Ce ne sera pas Susanne, en tous les cas.

Trop plein. Les autres ? Holvoet et Benichou, piliers de l’informatique de l’Ecole, solides et invariables, qui, avec Cottes, le créateur et l’animateur avisé des collectifs de psycho, sont de la génération montante. Nathalie Georges, tombée bébé, comme Obélix, dans la marmite, celle de Gallimard ; l’une des premières plumes de l’Ecole ; a dirigé la Lettre mensuelle, va diriger la Revue. Daniel Roy, bras droit de Judith – elle en a plusieurs – qui m’a si diligemment cornaqué à Saint-Petersbourg en juin dernier. Agnès, sans qui LNA n’aurait pas existé, toujours dispo, connaissant tout Paris, ma Providence, mon Ange gardien, que BHL voulait pour diriger sa revue – elle ne m’a pas lâché. Deffieux, n’en parlons pas, l’indispensable (Jean-) Pierre sur quoi repose l’édifice d’Uforca, que nous avons décidé à mettre ses talents au service de l’Ecole, on leave pour deux ans, surtout pas plus. Stavy, qui a créé un énorme service avec divers pseudopodes, où de nombreux collègues trouvent à se former, sous sa direction inspirée, à l’orientation lacanienne. Paulo Siqueira, mon cher interlocuteur, que j’aime à taquiner, et qui a fait très bien, tant à la Revue qu’à l’Envers de Paris. Jean-Daniel Matet, que j’ai connu jeune homme, devenu olympien avec l’âge, « tout à tous », comme le recommandait Ignace, le gant de velours bien en évidence, l’oreille ouverte, et une main qui n’est pas de fer, non, qui tient la rampe d’une ligne politique inflexible. Rose-Paule, l’agrégée de philo du lot, ondoyante et diverse, sachant tout faire, réussissant tout ce qu’elle fait – Napoléon voulait des généraux qui ont de la chance, elle en a. Anne Ganivet, le problem-solver n°1 de ces Journées, la femme-ressource de l’Ecole ; avec elle, c’est pour moi : « Demande, et tu seras exaucé ». Naveau, le roc, mais ambulant : il a parcouru toutes les ACF, imperturbable, courtois, pneumatique, avec le tact le plus sûr dans la sélection des travaux pour les Journées ; il était prêt à être le mentor de tout le monde. Le subtil Philippe De Georges, seul provincial rescapé  d’il y a deux ans : il désire repiquer, et heureusement, car les provinciaux sont la moitié de l’Ecole, mais comme ils ne se concertent pas pour voter pour les mêmes (ce qui est louable, pas de faction dans l’Ecole), ils ils « >sont régulièrement battus aux élections (ce qui est regrettable) ; d’où solution à trouver pour qu’ils soient au moins le quart ou le tiers du Conseil, c’est à dire trois ou quatre. Là, nous en avons un, ne le perdons pas. Reste Nathalie Charraud. Ah ! Nathalie ! Elle s’est présentée, elle  s’est retirée, elle revient. Il est normal qu’elle ait des difficultés à trouver sa place : Lacan Lacan « >disait qu’Attié serait le seul « psychanalyste poète » de l’Ecole freudienne, Nathalie est la seule « psychanalyste mathématicienne » parmi nous. Tandis que l’analyste « se vanne du rebut », disait Lacan, les mathématiciens sont « l’honneur de l’esprit humain », je n’ironise pas. La position de qui est des deux côtés, est nécessairement délicate. En tout, avec Carole, ils sont 17. Eh bien, une Ecole capable d’aligner ces 17 noms n’a pas trop de soucis à se faire pour son avenir.

Décryptage. Le secret des Journées ? Oui, il y en a un. Il est bien en évidence, comme la lettre volée. Ce secret, c’est que je me suis réglé, pour concevoir ces Journées, sur la première topique. Mettre la seconde topique au pas de la première, c’est l’essence de l’enseignement de Lacan.

Ronsard. J’ai promis de faire une lecture publique rue Huysmans, le jeudi 5 novembre, et une autre le vendredi 6, pour égayer la remise des badges, qui ne pourra se faire que pour un petit nombre au Palais des Congrès samedi matin. Textes du XVIe siècle. Irina lira avec moi. On jouera Rabelais, la scène tordante qui a inspiré Molière, où Panurge interroge le philosophe sur l’opportunité de se marier. Je lui confierai les textes qui m’exalteraient trop : tel discours de Blaise de Monluc ; les « Blasons du corps féminin ». Je prendrai Jean de Sponde, Malherbe, Ronsard – là, le difficile est de choisir : Les Amours de Cassandre, Les Amours de Marie, Les Sonnets à Hélène, Les Odes… ce ne sont que joyaux, et la plus belle langue du monde. Il y aura aussi cette fin des Essais où Montaigne glisse cette phrase où je vois l’essence de l’esprit français – de là sort Figaro, de là sortent Danton et Robespierre – phrase à dégonfler tous les semblants, un peu populiste peut-être, n’est-ce pas, Paulo ? : « Et au plus élevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul ». « Et pas une femme, naturellement ? », proteste une voix  Mais non, deux : Louise Labé bien entendu, et Marguerite de Navarre.

Forum. J’en ai donné la primeur sur Twitter ce matin : un Forum est dans les tuyaux. Accueil favorable de la twitter-meute. J’en ai informé BHL, justement en train de corriger le recueil de toutes ses interventions aux Forums : son enthousiasme m’a décidé. Cet après-midi même, le Conseil d’administration d’Uforca a cédé au Forum la salle de la Mutualité réservée par Carole pour la Conversation clinique de l’année. Dans l’élan, nous avons décidé de faire souffler sur les Sections cliniques notre vent Paraclet, ainsi nommé par De Georges. Christiane Alberti s’apprête à sortir le bulletin électronique d’Uforca : « Je suis entourée, précise-t-elle, d’une équipe toute neuve de jeunes collègues à Toulouse. La formule entend ménager une surface importante interactive sur des thèmes à la fois cliniques et politiques. »

Aleman. Je souhaitais hier que l’on traduise le texte de Jorge Aleman. Ce matin, je vois arriver trois traductions : l’une, marquée 4h 29, par Ariel Altman, qui me dit avoir déjà entendu Aleman lire ce texte il y a deux ans à l’EOL ; la seconde, que j’ai trouvée d’abord, d’Inma Guignard Luz, arrivée à 7h 33 ; et enfin, à 14h 23, celle d’Agnès. Les tours de force se multiplient autour des Journées. Mon dieu, moi qui écris ces éditoriaux comme cela me vient (je je « >fais confiance à mon inconscient, ce qui est risqué), je suis responsable de tout ce travail dépensé. Eh bien, je publierai les trois, successivement.

Carlacanienne. The Daily Beast est le quotidien le plus branché du Web, création, il y a eu un an le 12 octobre, de l’irrésistible Tina Brown, ancienne directrice de Vanity Fair papier. Je n’ai pas le temps de le lire ces jours-ci, mais Eric Laurent, qui partage mon goût pour la presse américaine, m’envoie l’article du jour sur le film de Gérard Miller. Eric Pape, basé à Paris, ne parle que de Carla, de ses deux pères, et de ses huit ans de « therapy ». Non, Eric Pape, Carla est en analyse, et qui plus est, son analyste est lacanien (non, ce n’est pas moi, ni personne de cette Ecole, ni d’aucune).¨

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